mardi 26 mai 2009

[ARS MAGNA] - DORISON Xavier & BRECCIA Enrique, Les Sentinelles, ou Les super-héros français dans la tourmente de la Grande Guerre

[ARS MAGNA] - DORISON Xavier & BRECCIA Enrique, Les Sentinelles, ou Les super-héros français dans la tourmente de la Grande Guerre

« Parce qu’il fallait dépasser les capacités humaines… la science les a inventés. »

Scénariste à succès (auteur de Le Troisième Testament, W.E.S.T., Long John Silver, Prophet, Sanctuaire, XIII Mystery entre autres), Xavier DORISON s’est essayé avec sa série LES SENTINELLES à la fresque historique. Toutefois, il porte sur la Grande Guerre un regard original en amenant l’idée de super-héros français créés pour venir à bout de l’envahisseur allemand, et s'inscrit alors dans ce que l'éditeur Delcourt décrit comme de la "rétro-science-fiction".

Les Sentinelles de la liberté

I- Iron Man, sentinelle de la liberté

La première page du premier tome de la série Les Sentinelles permet à Xavier DORISON de présenter le personnage appelé TAILLEFER, une arme française déployée dès 1911 au Maroc... un super-héros qui paraît invincible depuis qu'il s'est vu greffé des membres métalliques. TAILLEFER progresse alors sur le champ de bataille, prenant les vies sans jamais perdre la sienne...

Taillefer lors de sa première mission au Maroc en 1911

Toutefois, il faut voir qu’il aurait pu en être autrement… Cette série aurait en effet pu ne pas voir le jour. De fait, Rich JOHNSTON évoque les origines des Sentinelles dans son Lying in the Gutters du 18 mai 2009 et met en avant le fait qu’initialement, il s’agissait d’un projet d’album consacré à IRON MAN pour la collection Transatlantique des éditeurs Marvel et Panini. C'est finalement la fin de la collection qui a précipité le recyclage de l’intrigue et des personnages... donnant naissance aux Sentinelles.

« So what happens if you’re a big name creator asked to pitch top Marvel but it doesn’t work out? Just change a few names, find another publisher, and own the whole thing yourself…

That’s what happened with French writer Xavier DORISON. He took his Iron-Man-in-World-War-One pitch and turned it into Sentinelles, drawn by Enrique BRECCIA. »
Rich JOHNSTON

«Dans un premier temps, j’avais eu une proposition des éditions Marvel pour écrire une histoire d’un de leurs personnages au choix. Mon idée avait été de leur proposer une aventure d’Iron Man en 1917.»

Xavier DORISON expose lui-même ce changement dans un entretien accordé au site Actu BD :

« Dans un premier temps, j’avais eu une proposition des éditions Marvel pour écrire une histoire d’un de leurs personnages au choix. Mon idée avait été de leur proposer une aventure d’Iron Man en 1917. Et puis, pour des raisons complexes, Marvel a dû abandonner sa collaboration avec des auteurs européens. M’est restée cette idée de mélanger le mythe du super-héros et l’époque de 14-18 – c’est quelque chose qui me traînait dans la tête depuis longtemps : comme souvent, on plante une sorte de graine, et puis toute seule elle finit par germer… »

II- Dans la tourmente de la Grande Guerre

« Mes chers compatriotes, La France a tremblé. Assaillie par les hordes germaniques, nos belles provinces ont vu leur sang couler, leurs fils se sacrifier et leurs femmes pleurer. Vous aviez le courage et la force, mais l'ennemi, par son nombre écrasant et par ses ruses félonnes, a su profiter de notre honneur et de notre droiture. Nous sommes chevaliers, alors il s'est fait rat ou serpent pour mieux nous terrasser la nuit. »
Propos du Colonel Fulbert Mirreau, extraits du journal vendu avec la prmeière édition des Sentinelles # 2: La Marne

Taillefer, immortel, porte un de ses camarades qui n'a pas sa chance

C'est la France qui sert de cadre à l'intrigue. Une France déchirée. Une France perdue, résolue à oublier le monde de la Belle-Epoque pour retrouver la cruelle réalité. Xavier DORISON a ainsi exprimé l’idée que ce n’est pas tant la guerre en tant que telle qui l’intéresse, mais bel et bien le retournement profond qui frappe les mentalités français au cours de cette période : de fait, pour la France, la Grande Guerre exprime la fin d’une époque, la fin d’un monde où elle s’inscrivait aux côtés de l’Allemagne et du Royaume-Uni parmi les plus grandes puissances mondiales. Une situation que l’on retrouve bien dans Les Sentinelles, où l’on assiste avec effroi à l’incapacité de l’armée française à repousser les troupes de l’envahisseur d’outre-Rhin… Une situation qui finit par justifier la création de méta-humains : les SENTINELLES, arme ultime de l'armée française.

« L'horreur de la guerre... ou plutôt sa réalité, trouve son expression parfaite dans les graphismes somptueux de l'Argentin Enrique BRECCIA.»

Le scénario concocté par DORISON montre habilement le trouble qui agite la population à l'époque: les Français ont du mal à accepter la guerre, tant ils étaient persuadés que celle de 1870 serait la dernière. Ils craignent de devoir faire face à la réalité, mais la création de la division de super-humains baptisé Sentinelles montre qu'ils finissent par s'y résoudre. Ce sont alors ces héros qui vont incarner la liberté et l'espoir pour la France. Ces héros, porteurs d'espoirs, un peu comme le Captain America pour les Américains de la Seconde Guerre Mondiale.

« Là n’est pas la question. Bientôt, tous les Français auront le regard fixé sur vous. Je veux que chaque soldat s’imagine être sous ce casque… être vous ! Bravo ! Vous voilà TAILLEFER ! Soldat de la France, et propriété de la République ! »

Il faut voir néanmoins que la blitzkrieg déployée par l'armée allemande va précipiter le sort des Sentinelles... Eux qui s'imposaient sur le champ de bataille de par leur caractère indestructible ont été rejetés par l'armée qui continue d'essuyer de lourdes pertes. C'est finalement une stratégie décisive imaginée par le général Gallieni qui va réhabiliter les Sentinelles et exploiter leurs compétences hors-normes, quitte à les dépêcher au coeur des lignes ennemies. Une mission risquée, mais qui pourrait ranimer une fierté perdue dans les défaites sanglantes d'août 1914 lors de la terrible Bataille de la Marne.
La mission de reconnaissance vers Soissons... peut-être la découverte d'une faille chez l'ennemi ?

« Septembre 1914. La victoire du Kaiser semble aussi proche qu'inéluctable... Et pourtant, le général Gallieni croit qu'un sursaut est possible. Seule preuve de cette opportunité, une photo prise au-dessus de la zone ennemie. Mais qui oserait aller la récupérer ? Qui pourrait traverser la Marne pour ranimer la flamme d'une fierté perdue dans les défaites sanglantes d'août ?... Qui ?... Sinon les Sentinelles ! »

L'horreur de la guerre... ou plutôt sa réalité, trouve son expression parfaite dans les graphismes somptueux de l'Argentin Enrique BRECCIA. Peintre, illustrateur, auteur de bande dessinées, Enrique a collaboré avec les plus grands scénaristes dont Carlos TRILLO (Alvar Mayor), avant de travailler sur X-Force (X-Force vol.1 # 109 : Shockwave # 4 : Murder Ballads, aux côtés de Ian EDINGTON et Whilce PORTACIO, sur un scénario de Warren ELLIS) et de Batman (Gotham Knights # 16 : The Bat No More… ?, sur un scénario d’Alan GRANT, en 2001). Il faut voir que s’il a l’habitude de travailler en noir et blanc, pour Les Sentinelles, il a utilisé de l’encre de Chine au pinceau, puis des encres proches de l’aquarelle, ce qui donne naissance à des planches évoquant de majestueux tableaux. On se surprend alors à admirer la beauté des scènes malgré l'horreur des situations représentées.

L'horreur, sombre réalité de la guerre pour les soldats

Néanmoins, il faut bien l’avouer : la partie graphique des Sentinelles s’impose comme une force de l’œuvre, tant elle confère à l’intrigue une atmosphère particulière, entre le gris de la guerre et les couleurs de la belle-époque, instaurant une sorte de compromis, de transition vers un monde qui ne sera plus jamais le même.

« Parce qu’ils étaient incontrôlables, l’armée les a rejetés… parce qu’ils se battront de la Marne à Verdun, la France en fera ses plus grands héros : LES SENTINELLES. »

III- Des super-héros français

« En 1911, lors de l’intervention française au Maroc, une section secrète de l’armée, la division SENTINELLES, teste sa nouvelle arme : TAILLEFER, un soldat sur lequel ont été greffés des membres métalliques. Insensible aux balles, déchirant les barbelés comme du papier, le soldat d’acier semble indestructible… Jusqu’à ce qu’il s’arrête net au beau milieu du combat. Ses batteries sont à plat ! En 1914, inspiré par les travaux de Pierre et Marie Curie, Gabriel Feraud, jeune scientifique, conçoit la pile au radium. Le colonel Mirreau entrevoit alors les potentialités d’une telle énergie sur ses Taillefer… Mais Feraud, antimilitariste, refuse… La guerre est déclarée, Feraud mobilisé. Le 8 août 1914, il est fauché par un obus allemand et amputé de tous ses membres. Transporté à l’hôpital, Mirreau lui fait une proposition : donner la pile au radium au docteur Kropp, le "créateur" des Sentinelles, et devenir le nouveau Taillefer… Sur fond de réalité historique, cet album de "rétro science-fiction" aux couleurs modernes et acides donne naissance, pour la première fois, à un super-héros français : Taillefer. »

"Pour la première fois."

"Un super-héros français."

Deux expressions qui mettent en exergue la volonté de l'auteur de franchir le pas en apportant quelque chose de nouveau au sein de la bande-dessinée franco-belge. Cependant, il faut bien relativiser cette prétention.

Toutefois, le site Bodoï a interrogé Xavier DORISON au sujet des super-héros français:

"Bodoi: Pourquoi n’y a-t-il pas de super-héros français comme on en trouve aux États-Unis ?

Xavier DORISON: Je pense que c’est lié à notre histoire européenne. Les super-héros sont chargés d’idéaux, ils portent haut les valeurs d’une civilisation. Or, en France, depuis 14-18 justement, on est plutôt timide par rapport à nos valeurs, qui ont volé en éclats lors de cette guerre. On préfère mettre en avant notre culture plus ancienne, le Siècle des Lumières, le progrès scientifique… On a perdu nos idéaux. Vous imaginez un super-héros défenseur des 35 heures…?"

Couverture de la première édition des Sentinelles chez Robert Laffont

De fait, les super-héros ont longtemps été l’apanage de la bande-dessinée américaine. Circonscrits à l’univers du comic-book, ils peinent encore à naître au sein de la bande-dessinée franco-belge malgré le succès des super-héros en Europe : ils font l’objet de parodies, comme l’illustrent les cas de Super-Dupont, incarnation d'un patriotisme exacerbé, et dont l'ennemi principal est l'Anti-France. Il fut créé en 1972 par Jacques LOB et Marvel GOTLIB, avec la volonté de reprendre les thèmes chers au comic-book super-héroïque Dans un registre plus sérieux, on a eu droit à PHOTONIK (créé par Ciro TOTA, créé en 1980) puis à MIKROS (créé par John MILTON en 1981), qui côtoyaient les super-héros Marvel dans les revues mensuelles de Lug. Des créations intéressantes, mais qui rarement s'imprégnèrent de ce qui fait la France. Mais c'est plus récemment que le virage a véritablement été amorcé: la série TANÂTOS de Didier CONVARD et Jean-Yves DELITTE, au même titre que Les Sentinelles de DORISON et BRECCIA, a donné naissance à de véritables super-héros à la française, utilisant les codes développés outre-Atlantique et les conjuguant avec la tradition des romans de gare.

"L’homme aux mille visages… Le crime comme raison de vivre, La mort pour alliée..."

Créé en 2007, TANÂTOS, surnommé « Le fils de la mort » ou encore « L’homme aux mille visages », entre en scène en décembre 1913. C'est un malfaiteur qui souhaite se servir du climat favorable à la guerre pour devenir l’homme le plus riche du monde. Sa science du déguisement, ses moyens illimités, son intelligence exceptionnelle, sa totale absence de compassion, lui permettent d’imaginer crimes et machinations avec une parfaite indifférence pour ses victimes. Bien que Tanâtos s’affiche clairement comme un anti-héros, il s’inscrit bel et bien aux côtés des Sentinelles parmi les super-héros français. Coïncidence étrange, il apparaît lui aussi dans le contexte de la Grande Guerre, même si Didier CONVARD utilise davantage les événements annonciateurs de la Première Guerre Mondiale que la guerre elle-même. Toutefois, on note que les grands poncifs du genre sont bel et bien présents, et que le traitement de ces personnages évoque naturellement un retour aux sources. En effet, Gabriel, alias Taillefer, et son acolyte Djibouti, restent des héros dans le sens où ils défendent le sort de la France lors du conflit, mais ils ne partagent finalement que peu des caractéristiques du super-héros américain, se rapprochant clairement des anti-héros qui firent les beaux jours des feuilletons populaires du début du XXe siècle.

« Sur fond de réalité historique, cet album de "rétro science-fiction" aux couleurs modernes et acides donne naissance, pour la première fois, à un super-héros français : Taillefer.»

Il convient alors de rappeler que bien avant l’apparition de Superman, dès l’année 1908, LE NYCTALOPE, héros de feuilleton du quotidien français La Dépêche, réunissait déjà les caractéristiques du super-héros : les pouvoirs, le costume et la double-vie. Créé par Jean DE LA HIRE (1878-1956), il a hanté les pages de ce journal jusqu’en 1945.

Les super-héros seraient peut-être finalement nés en France… Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, les Sentinelles sont là, et elles comptent bien perpétuer la tradition.

A VOIR
Bande-dessinée
DORISON Xavier & BRECCIA Enrique, Les Sentinelles # 1 : Les Moissons d’Acier, Robert Laffont, 2008
DORISON Xavier & BRECCIA Enrique, Les Sentinelles # 1 : Les Moissons d’Acier, Delcourt, 2009 (réédition suite au rachat du catalogue Laffont BD par les éditions Delcourt).
DORISON Xavier & BRECCIA Enrique, Les Sentinelles # 2 : La Marne, Robert Lafond, 2009
A propos de…
JOHNSTON Rich, Iron Curtain, Lying in the Gutters, 18 mai 2009, sur Comic Book Ressources
A noter qu’Un Monde de Bulles, dans son émission du 22 mai 2009 consacrées aux éditions Delcourt, a donné la parole à Xavier DORISON pour présenter Les Sentinelles. Cet entretien peut être visionné sur le site de Puclic Sénat, la Chaîne Parlementaire.


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