vendredi 27 mars 2009

[DELIRIUM] - MATTH & MAX, Au Carrefour d'Outretombe

[DELIRIUM] - MATTH & MAX, Au Carrefour d'Outretombe

Cette nouvelle est le fruit de la collaboration entre MAX et moi-même.

Au Carrefour d'Outretombe

Imaginez…


Imaginez la vie…

Imaginez la mort…

Imaginez que vous souffrez tellement que vous êtes devenu incapable de faire la différence… Imaginez que vous vivez votre propre mort… Imaginez ce cauchemar…

Imaginez que vous aimez si fort et que plus rien ne compte à l’exception de cet amour…

Imaginez votre malaise indicible… Imaginez que vous ne trouvez plus l’air pour respirer… Imaginez que votre cœur s’est arrêté de battre…

Imaginez cet amour…

Malheureusement, cette situation ne relève pas de l’imaginaire. C’est la triste réalité d’un être qui a perdu son âme-sœur… un être qui a perdu son rêve… un être qui ne supporte plus sa mort…

Un océan de larmes salées envahit doucement ce regard. Une tristesse que la jeune femme accepte depuis ce jour-là, sans pour autant renoncer à retrouver l’être qui représente tout à ses yeux.

La vie et la mort ne sont guère différentes quand votre seul rêve s’est écroulé. Il s’agit juste d’une question de perception. Mais quelle que soit cette perception, elle ne peut en aucun cas oblitérer la douleur.

Ce monde est vide. Sans saveur. Sans couleur. Sans espoir. Il ne s’agit plus que d’une nuit perpétuelle où les fantômes du passé viennent vous agresser. Ce monde est un monde sans amour.

N’imaginez plus.

Ce monde est votre monde.

Lorsque Sanae se réveilla d’un sommeil agité, elle ressentit l’humidité et la froideur ambiante avant même d’ouvrir les yeux. Ses muscles étaient fortement endoloris, et elle s’étira, constatant que son dos la faisait terriblement souffrir, conséquence d’une nuit passée sur un sol trop dur.
Il faisait froid. Très froid. Un froid accentué par la moiteur du lieu. Chacune de ses expirations formait un petit nuage de vapeur qui disparaissait rapidement. Aussi, Sanae toussota pour dégager sa gorge de l’enrouement qui la prenait à l’issue de cette nuit glaciale. Puis elle se recroquevilla à nouveau sur elle-même, tentant en vain de se réchauffer en se massant les bras et la poitrine. Elle se sentait paniquée et perdue.
A travers une petite lucarne, seule ouverture de cette lugubre pièce sur le monde extérieur, la lune diffusait une obscure clarté, signalant à la jeune femme que la nuit maintenait encore son emprise totale sur le jour, étendant ses tentaculaires doigts étoilés sur la voûte céleste.
Elle observa alors le décor qui l’entourait. Elle se trouvait dans un cachot : quatre murs de pierre recouverts de mousse, une massive porte en bois et quelques brins de paille constituaient un ensemble pour le moins spartiate.
Un groupe de petits lézards tokage se battaient dans un coin pour s’approprier ce qui semblait être à première vue des restes de nourriture. Ici, même ces animaux se battaient pour survivre.
Ses yeux s’étant maintenant habitués au manque flagrant de lumière, Sanae put constater qu’elle n’était pas seule dans cette cellule : une jeune femme d’une beauté féerique venait de se lever. Sa peau et sa chevelure d’une étrange pureté resplendissaient sous les reflets de l’astre lunaire.
- Je m’appelle Eren, dit-elle simplement, prenant son épaisse couverture pour la confier à sa voisine de chambre.
- Enchantée… et merci, répondit timidement Sanae sans pour autant daigner montrer le moindre sourire. Seules ses joues se teintèrent d’une légère couleur pourpre. Mon nom est Sanae. Que faisons-nous ici ?
Surprise, Eren parut réfléchir. Elle approcha davantage et s’accroupit, fixant Sanae de son doux regard avant de lui souffler ces quelques mots.
- La raison pour laquelle tu te trouves ici ne peut-être connue que de toi seule. Mais cela importe peu désormais, car tes actions, tes rêves et tes désirs ne pourront rien contre l’unique vérité : tu finiras tes jours ici.

Une épaisse brume recouvre les lieux en permanence, tant et si bien que la pâleur de la lune n’arrive pas à percer. Un vent violent souffle à travers les bambous dans un hurlement lugubre, ces hurlements que d’autres superstitieux interprètent comme des manifestations démoniaques. Les rumeurs courent volontiers sur la présence d’esprits obakemono qui la hanteraient, mais personne n’a jamais pu en rapporter un témoignage. Telle est la forêt d’Aokigahara. Un bois sinistre où la mort rôde sans cesse... où la vie ne donne plus, mais où la mort prend tout. Un lieu dont personne ne revient jamais. Rien ne peut être pire que ce lieu maudit, sinon la mort elle-même.
Ayant traversé la décharge d’Edo pour tomber sous l’emprise de la supposée « folie d’Aokigahara », mystérieuse malédiction qui pousse les gens s’y aventurant à se donner la mort, la jeune femme se rend consciemment dans le sanctuaire où tout est fini.
Au cœur de ce bois hanté. Pour tenter encore et encore. Cet avertissement n’est rien d’autre qu’une légende engendrée par une crainte partagée par la population avoisinante.
De toute façon, tout espoir est vain.
Mais elle n’abandonnera pas, dusse-t-elle affronter le pire des dangers. Ravissante. Fragile. De longs cheveux noirs courent sur ses frêles épaules. Sa peau pâle exerce un contraste saisissant avec ses yeux d’un brun profond. Telle est Mitsuko. Vêtue d’une robe d’un blanc immaculé, elle a l’apparence d’un ange.
Sous le regard inquisiteur des kodama, ces petits esprits de la forêt qui vivent en symbiose avec les arbres, elle arpente un sentier improvisé, assise délicatement sur un panda géant, monture particulièrement étonnante mais à laquelle elle est très attachée. Le pas de la massive créature se fait lourd et menaçant, impressionnant d’ores et déjà d’éventuels spectres qui habiteraient ce bois maudit. Sa robe blanche et noire lui vaut d’être remarqué par tous dans cette forêt, même si la mort est davantage présente que la vie dans cette région.
Le panda marche à une allure lente, mais le temps ne presse pas. De temps à autre, l’animal s’arrête, arrachant brutalement une pousse de bambou pour nourrir son estomac, et la jeune femme est obligée de le réprimander en souriant pour qu’il reprenne sa route. Avec Mistuko, ils forment un couple particulièrement étonnant.
Un homme suit le panda. Un samurai vêtu d’une impressionnante armure écarlate, qui lui a valu le surnom de Dieu du Sang. A sa ceinture pend le daisho, constitué des armes traditionnelles. Il semble ne craindre personne ; il suit Mitsuko comme son ombre. Son nom est Nayado Matsutaro. Imperturbable, il est son garde du corps, son yojimbo.

Ne comprenant ni pourquoi elle était là, ni d’ailleurs où elle se trouvait, Sanae fouilla dans ses douloureux souvenirs, ce qui raviva les contusions qui marquaient ses bras. Des images de son dernier affrontement lui vinrent à l’esprit.
Courant dans la forêt, sabre à la main, afin de rejoindre son amour en danger.
Son cœur se serra quand elle repensa au désespoir qui animait sa course, vaine lutte contre le temps afin d’éviter à sa moitié de vivre ses ultimes instants.
- Pourquoi pleures-tu ? demanda Eren, interrompant le flot de souvenirs qui assaillait la jeune femme.
- J’ai peur d’avoir failli à ma mission.
D’autres flashs ressurgirent du passé, rappelant à la prisonnière le goût amer de la défaite.
Quelque chose l’avait suivi pendant sa course. Une entité démoniaque déterminée à l’empêcher d’achever sa quête. Une beauté glaciale, des écailles de serpent, un regard de braise. Lancée à tout allure, la démone avale la distance qui la sépare de Sanae et dans un cri rauque, elle fond sur sa proie.
- Je dois partir d’ici, annonça Sanae sur un ton décidé.
- Il n’y a aucun espoir de quitter ce lieu, murmura Eren pour convaincre son interlocutrice de la naïveté de ses propos. Ce château… cette place… ils sont régis par un mal qui ne dort pas.
Malgré cette remarque visant à lui inspirer une certaine désillusion, Sanae se leva et observa les environs à travers la lucarne. De toute évidence, s’évader de ce lieu relevait de la folie, mais elle ne se laisserait pas arrêter. Les nombreuses murailles concentriques et les douves semblaient poser un réel problème, mais elle improviserait sa fuite de ce sombre édifice qui la retenait captive. Ce n’était pas la première fois qu’elle quittait en secret un donjon, bien que celui-ci soit particulièrement fortifié.
- Je suis une samurai, une combattante, déclara-t-elle. Je n’abandonnerai pas sans me battre. Tant qu’il me restera un souffle, je ferai tout pour sortir d’ici.
- Il n’y a aucun espoir, répéta Eren d’un ton las.
- Ma quête a peut-être échoué, avoua Sanae. Mais tant que je n’aurai pas rejoint mon amour, j’aurai encore de l’espoir.

Elle n’aime pas les karasu, les corbeaux. Ces stupides oiseaux. Ils sont sinistres, et leur présence est toujours de mauvaise augure. Mais sur ce chemin, ils sont nombreux. Ce jour-là aussi ils étaient là…
Mitsuko s’en souvient, elle n’en avait plus vu depuis longtemps. Depuis le jour où elle avait quitté Okinawa pour Edo… Mais ce jour là, il y en avait partout. Comme s’ils savaient. Comme s’ils connaissaient l’issue de leur mésaventure dans ces bois.
A priori, revenir sur le lieu où vous avez tout perdu ne peut vous aider à oublier ce qui vous fait souffrir. Bien au contraire, cette souffrance inhérente à la mort ne fait que se raffermir. Mitsuko sait tout ça. Mais elle revient chaque soir à la même heure dans cette clairière où tout est fini. Les corbeaux sont toujours là et la douleur plus grande que jamais. Les blessures de son cœur meurtri ne s’atténueront jamais.
Sa beauté spectrale agace les corbeaux noirs qui battent violemment des ailes, accentuant la nervosité du pacifique panda qui ouvre la gueule comme s’il voulait les déchiqueter entre ses dents. Mais cette ridicule mascarade ne sert à rien. Les oiseaux savent qu’elle ne partira pas, que le panda ne les dévorera pas, comme ils le savaient ce jour-là. Le jour où le drame inonda ce triste lieu.
Cela fait un mois aujourd’hui, et Mitsuko n’a pas oublié. Elle n’a même cessé un instant de penser à sa jolie Sanae.
Est-ce souffrir inutilement que d’aimer par-delà la mort ? Exprimer cette passion s’avère toujours difficile. Les mots s’échappent quant il s’agit d’en parler, car cet amour transcende tout ce qui peut être dit. C’est un sentiment si fort que rien ne peut l’exprimer. Personne ne le comprend, excepté ceux qui le vivent.
Comment continuer à vivre quand on vit sa propre mort ? Même les racines les plus profondes de l’espoir ont été arrachées dans les méandres chaotiques de la mélancolie… Il ne reste désormais plus que les larmes et la souffrance.

Dans un claquement sec, la porte du cachot s’entrouvrit. Sanae se leva aussitôt, prête à surgir sur le premier geôlier qui ferait irruption. Mais personne ne vint… Prudemment, la jeune femme s’avança et poussa la porte, constatant avec étonnement que le couloir était vide. La samurai se tourna vers Eren.
- La voie est libre, viens !
- Il n’y a aucun espoir.
- Cesse de répéter cela et lève-toi, insista Sanae.
- Toute tentative est inutile, marmonna Eren. Je resterai ici jusqu’à la fin des temps, quoiqu’il advienne.
- Alors je ne peux rien pour toi, réalisa Sanae en faisant volte-face à contrecœur.
Et elle sortit.
A travers les portes des cellules avoisinantes, des complaintes filtraient avant de se perdre dans la noirceur du château. Une odeur nauséabonde envahissait les lieux, mélange horrifiant d’humidité et de chair carbonisée. Dans une cage suspendue au plafond, elle aperçut un immense corps en décomposition, un squelette massif aux os noirs, qu’elle reconnut comme le cadavre d’un de ces anciens dragons disparus.
Se faufilant prudemment dans les longs couloirs, elle emprunta un escalier qui semblait désert. Au niveau inférieur, la guerrière se plaqua contre un mur, alertée par les frottements des pieds d’un garde qui peinait à avancer. Elle jeta un coup d’œil avant de retourner derrière son abri relatif.
La sentinelle qu’elle avait entendue ressemblait vaguement à un humain. Ses membres étaient en partie disloqués, sa peau rongée, et pour seul habit, des loques ornées de sang séché et de moisissure tentaient vainement de recouvrir son corps. La moitié droite de son visage dévoilait son crâne, habité par un unique œil rouge qui s’agitait dans tous les sens sans logique précise.
Le veilleur parlait seul en se lamentant sur son tour de garde… mais cela semblait étrange qu’il n’y ait qu’un seul homme dans cette ronde. L’autre devait se trouver hors de vue et représentait un danger potentiel pour la fugitive.
Je dois passer, se dit Sanae.
Prenant une grande inspiration, elle serra les points et sortit de sa cachette. Le mouvement attira la créature qui s’avança vers elle, brandissant sa lance à deux mains en émettant des gargouillis sourds qu’elle interpréta comme des menaces. La guerrière allait prendre son élan afin de lancer une attaque, mais une ombre bondit furtivement en traversant un shoji, une porte coulissante de papier, et décapita la créature d’un seul coup. La tête roula jusqu’à une paroi, avant de se transformer en un tas de cendres, à l’instar de son corps qui s’évapora en s’écroulant sur lui-même.
L’autre garde apparut alors, mais n’eut pas le temps de donner l’alerte, puisque la mort lui fut donnée par le biais d’un sabre qui fendit son visage.
Constatant que son agresseur venait de disparaître, la nouvelle arrivante se retourna alors et s’exclama :
- Suis-moi.
Aussitôt, elle prit Sanae par la main et la guida dans les coursives à un rythme infernal.
- Qui es-tu ? demanda la fugitive en tentant de reprendre son souffle.
- Mon nom est Ai. Je viens pour toi.
- C’est toi qui as ouvert la porte de ma cellule ?
Ai hocha la tête en signe d’affirmation.
- Pourquoi moi ? l’interrogea Sanae en levant un sourcil.
- Car tu as encore de l’espoir.
Les deux jeunes femmes se trouvaient désormais devant une lourde grille et Sanae put mieux voir sa sauveuse. Une peau violette qui semblait si douce, un visage d’ange où deux yeux emplis d’une grande détermination brillaient tels deux joyaux, des oreilles en pointes et une longue chevelure soyeuse.
Dotée d’une beauté rare, Ai était sans doute une yasha, une entité semi-divine. Son attitude guerrière n’était pas sans rappeler ce que Sanae était, à une époque pas si lointaine.
- Es-tu capable de te battre ? demanda Ai en tendant un poignard tanto.
- Bien sûr, fit Sanae. Je suis prête à tout pour sortir d’ici.
Et ensemble, d’un même mouvement, les deux guerrières se précipitèrent vers la sortie, l’arme à la main et le cœur vaillant. Une fuite désespérée placée sous le signe de l’amour impossible…

Le petit groupe franchit un vieux torî de bois rouge, portique matérialisant le passage vers un espace sacré. Ils se trouvent alors dans le sanctuaire, où les créatures surnaturelles ont tous les droits, où les dieux prennent et donnent indifféremment.
Une lumière sombre se projette sur cette clairière inquiétante. L’herbe ne pousse plus sur ce sol stérile depuis la consécration de ce lieu à Izanagi, la déesse des enfers. Bien qu’ils se trouvent au pied du Mont Fuji, ils n’ont pas froid. Une pagode timide signale l’entrée d’une des nombreuses grottes qui parcourent le ventre de la montagne. Le vent qui s’y engouffre produit de lugubres hurlements, plus terribles encore que ceux de la forêt.
Le samurai s’arrête, posant sa main sur le manche de son katana, comme s’il percevait une menace. Les cadavres squelettiques qui se trouvent sur les lieux semblent prouver que les rumeurs au sujet des monstres n’ont de rumeurs que le nom. Et leur antre se trouve certainement dans cette caverne…
Les gens osent s’aventurer à Aokigahara malgré leurs peurs intestines. Ainsi, Mitsuko voit que de nombreuses offrandes sont offertes à ces créatures pour calmer leur colère. Mais elle ne vient pas dans ce but. Pour elle, c’est ici que tout finit…
C’est ici qu’elle est morte…
C’est ici qu’elle veut renaître…

Sanae pensait avoir maintenant retrouvé sa force d’antan. Ai et elle avaient foncé vers la sortie, passant les portes l’une après l’autre, échappant à leurs téméraires poursuivants, tranchant leurs futiles opposants. Elles se trouvaient maintenant à l’orée du bois, bien loin de ce château si glauque, et le soleil magnifique commençait à poindre à l’horizon.
- C’est ici que nos chemins se séparent, annonça Ai sans regarder la jeune femme dans les yeux.
- Mais… balbutia Sanae.
- Pars vers le Nord, poursuivit la yasha en levant le doigt pour indiquer la direction. Et hâte-toi. C’est ton unique chance de parvenir à tes fins.
Sanae ne semblait pas avoir le choix. Elle tourna la tête vers le Nord et repensa à sa quête originale. N’était-il pas déjà trop tard ? Quand elle reposa les yeux sur Ai, cette dernière avait disparue. Désormais seule, la guerrière plaça son tanto à la ceinture et continua son périple.

Achevant un rapide tour d’inspection afin de s’assurer de la sécurité des lieux, Nayado Matsutaro reprend son rôle de protecteur en essayant de raisonner la jeune femme.
- Êtes-vous sûre de ce que vous faites ? Vos blessures ne sont pas encore totalement fermées… Pareille séparation ne va pas sans peine, à plus forte raison en de telles circonstances. Mais pensez-vous qu’il faille absolument que vous perdiez la vie ? fait-il de sa voix grave, sans laisser toutefois la moindre inquiétude transparaître.
- Je préfère mourir, plutôt que d’être si misérable. Je préfère disparaître, plutôt que de tant souffrir.
Mitsuko descend alors lentement de sa monture. Elle plie les jambes pour se poser dans la poussière et s’assit gracieusement sur le sol. Ses yeux emplis de larmes se tournent vers le samurai, tandis que l’aube offre une nouvelle fois sa lumière généreuse.

L’astre solaire poursuivait son ascension lorsque Sanae entendit un chant mélodieux.

Jusqu’à la fin des temps,
Elle donne et elle prend.
Jamais tu ne sauras
Le prochain mouvement qu’elle fera.
Elle règne jusqu’à la fin ;
Elle va son propre chemin.
Jusqu’à la fin des temps,
Elle donne et elle prend.

A travers les arbres, une magnifique femme brune marchait avec grâce, en symbiose complète avec la nature environnante. Des lucioles tournaient autour d’elle et illuminaient tout son être dans la lumière tamisée du bois. Un chat noir s’approcha d’elle en miaulant et se dressa pour qu’elle le prenne dans ses bras, ce qu’elle fit aussitôt.
Lorsque la femme vit Sanae, elle s’avança vers elle.
- Bonjour, fit-elle d’une voix douce et chaude, tandis qu’elle caressait le chat qui nichait sa tête contre sa poitrine.
- Bonjour, répondit Sanae, éblouie par la prestance de son interlocutrice.
- Je suis Amaterasu, s’introduisit la dame sur un ton rassurant. Ceci est Niraikanai, mon sanctuaire, et j’en suis la gardienne.
Le mot Niraikanai résonna dans son esprit comme un lointain écho du passé. Il s’agissait du nom donné au Paradis premier par les habitants d’Okinawa. Mitsuko lui avait jadis raconté l’histoire de ce domaine. Il s’agissait de l’incarnation suprême du Takama no Hara… la terre légendaire des dieux.
Amaterasu reprit d’un ton légèrement inquisiteur :
- Tu es Sanae, n’est-ce pas ?
- Comment connaissez-vous mon nom ?
- Sur ce territoire, rien ne m’est inconnu. Ici, tu es à l’abri.

Résigné, le samurai tend à Mitusko une boîte dorée finement ciselé qu’elle prend et pose délicatement sur le sol. Elle l’ouvre et y trouve un poignard d’or qu’elle sert fort dans sa main droite. La jeune femme jette un dernier regard vers le yojimbo, puis baisse la tête.
Serrant les dents, elle n’hésite pas et s’entaille profondément les veines du bras gauche, puis parvient plus difficilement à réaliser la même opération sur son bras droit… Les gouttes de sang perlent, puis affluent, créant bientôt une flaque de liquide rouge sur le sol.
Et de ce sang émergent étrangement des bulbes, qui s’épanouissent à une vitesse surprenante, prenant rapidement la forme de fleurs blanches qui naissent en cherchant la lumière du soleil… C’est sur un lit d’orchidées que la jeune femme s’effondre sous le regard du samurai.
Son esprit se trouble, et son corps finit par s’ankyloser… Bercée par le vent, elle s’endort profondément…

D’un pas léger, Amaterasu s’enfonça alors dans la forêt, accompagnant Sanae dans ce paysage incroyablement vert, où la faune et la flore étaient plus épanouies qu’à nul autre endroit. Ici régnait la Vie.
De tous les côtés, des tanuki s’amusaient à tenter de distraire la jeune femme en utilisant le bakegaku, leur art de la métamorphose. Mais elle n’avait pas envie de sourire, et le groupe disparut alors pour chercher un autre spectateur.
Les deux femmes traversèrent alors un pont qui leur permit de franchir un cours d’eau issu d’une cascade surprenante, où des nymphes plongeaient et jouaient nues.
- Je dois aller au Nord, dit Sanae en détournant son regard de ce spectacle utopique.
- Pourquoi vouloir quitter mes terres ? demanda Amaterasu. J’offre un abri à toutes les âmes perdues. Mon domaine n’est pas vaste, certes, mais si tu es prête à y vivre en te restreignant à ses limites, je peux t’accueillir.
Le paysage changea alors autour d’elles, passant à un paysage automnal triste, où les couleurs restaient néanmoins chatoyantes.
Le regard de Sanae se laissa bercer par le mouvement dodelinant de ces feuilles qui tombaient. Quand bien même les chances que l’amour de sa vie ait survécu soient minces, n’est-il pas normal de vouloir la rejoindre ?
Une course folle dans les bois ; l’urgence et la tristesse qui se mêlent.
- Quelqu’un m’attend, déclara Sanae tandis qu’un flocon de neige venait tomber sur son nez mutin.
Elle esquissa alors un sourire sous la surprise, et vit encore une fois l’environnement évoluer et se recouvrir d’une neige incroyablement pure. De même, Amaterasu quittait son habit d’automne pour un magnifique manteau blanc. C’était maintenant l’hiver.
- Tu es prête à tout risquer, pour si peu gagner, souffla la maîtresse des lieux en secouant la tête.
- Vous ne pourrez pas me retenir. Ma détermination est sans faille.
- Laisse-moi au moins t’aider.
Sanae suivit Amaterasu jusqu’à un petit édifice en pierre qui se trouvait près d’un lac. La maîtresse des lieux siffla et un cheval arriva au galop. Sa robe d’une blancheur immaculée resplendissait sous le soleil. Se penchant vers le lac gelé, l’animal baissa la tête… et la glace se mit à fondre, se retirant progressivement, tandis que des arbres naissaient des milliers de fleurs roses. Du printemps renaissait l’espoir.
Non loin éclatèrent alors des feux d’artifice célébrant O-Hanami, la contemplation des cerisiers. Le déchaînement des couleurs n’effaça cependant pas la douleur. C’était un spectacle magique pour quiconque, mais rien ne pouvait faire oublier à Sanae cet amour perdu…
- Voici ton compagnon de voyage, annonça Amaterasu en présentant le cheval. Une dernière chose avant de partir.
La dame mena la guerrière dans un petit panthéon en partie recouvert de végétation. Lorsque les deux femmes en ressortirent, Sanae était désormais vêtue d’une robe longue et d’une cape sombre.
- Voilà qui devrait t’éviter quelques désagréments, fit Amaterasu, satisfaite. Le climat se rafraîchit au Nord et je n’aimerais pas que tu sois engourdie pas le froid. Cela devrait aussi te fournir une protection sommaire contre le mal qui rôde.
- Je voudrais vous exprimer ma gratitude pour tout ce que vous faites, mais je ne trouve pas les mots, remercia Sanae.
- Ma fille, tu devras être très prudente, l’avertit Amaterasu. Tu auras bien vite dépassé les limites de mon domaine et les dangers sont nombreux. Surtout, ne cesse pas de galoper. File et ne t’arrête sous aucun prétexte ! Compris ?
La jeune femme acquiesça et monta alors sur le cheval.
- Alors va, cours, vole et t’enfuis !
A ces mots, le destrier s’élança à toute allure.
Un cycle continua son cours ; le cycle de la vie et de la mort. La forêt reprit alors ses couleurs d’été, tandis que Sanae se dirigeait vers la montagne à l’horizon.

La brume s’épaissit, et Mitsuko reste couchée sur le sol alors qu’une une étrange mélodie lui parvient. Les notes s’enchaînent en créant une harmonie parfaite, mais cette musique est loin d’être agréable et se fait l’écho d’un funèbre requiem.
Elle ouvre les yeux et découvre un étrange trône composé d’os d’albâtre. Un être décharné y siège royalement, vêtu d’une longue robe blanche. Ses longs cheveux gris couvrent en partie son visage sans orbites oculaires. Il a les traits particulièrement tirés. Tandis que ses doigts semblables à des serres parcourent avec délicatesse et précision cette flûte aux sonorités si noires, Mitsuko remarque le corbeau qui se tient perché sur son épaule.
L’aveugle se lève alors, tandis que le vent s’engouffre à travers sa fine tunique et produit quelconque parole incompréhensible.
- Qui êtes-vous ? lance la jeune femme d’un air méfiant.
- Le vent siffle dans mes os… c’est un murmure de mort.
- La mort de qui ?
- La tienne… celle d’un autre… qu’importe ?
- Cela m’importe à moi !
- Oublie ton amour. Rentrer maintenant n’est pas une disgrâce. Continuer en ces terres infernales ne pourra que te faire souffrir.
- Non, je ferais tout pour la ramener.
- Alors n’oublie pas ma prophétie de mort, fait la créature avant de disparaître dans le brouillard…

Contournant les limites du domaine de Niraikanai, Ai courrait à une vitesse hallucinante, ses jambes touchant à peine le sol avant de la propulser plus loin. Elle devait atteindre l’autre côté avant sa cible. La traque devenait intéressante.
Lorsqu’ils sont en manque de proie, les chasseurs font souvent cela : ils en capturent une, la libèrent, lui donnent une longueur d’avance et se lancent à sa poursuite. Une proie. C’est ce qu’était Sanae pour Ai.
A cette pensée, la prédatrice sentit son instinct de prédateur revenir en force, et elle reprit son apparence d’origine. La belle peau violette vira au gris, les cheveux se chargèrent d’humidité, frisèrent et devinrent moins soyeux, le regard se fit plus glacial. Enfin, des écailles de serpent se mirent à recouvrir partiellement le corps.
Fonçant à travers la forêt, la femme reptilienne siffla d’excitation. Le moment des réjouissances approchait. Elle le savait. Il ne pouvait en être autrement…

La monture d’Amaterasu n’avait pas ralenti l’allure depuis le départ du domaine et Sanae ne s’en plaignait pas. Le soleil commençait à baisser et la clarté diminuait, les chaudes lumières de la journée étant remplacées par une atmosphère bleuâtre.
Dans cette partie du paysage, les arbres semblaient tous morts, et seules quelques nuées de sinistres corbeaux volaient dans le brouillard naissant. A travers cette brume inquiétante, la silhouette de la montagne commençait à se dessiner. Sanae savait qu’elle approchait du but, et son cœur battit plus fort quand elle pensa à sa moitié qui l’attendait.
La samurai dirigea sa monture dans un sentier à peine dessiné. Quelques mètres devant, sous un chêne effeuillé, une mince femme à l’air sombre était assise sur le sol. Sa longue robe noire masquait ses pieds. Elle leva une main et un corbeau se posa dessus. Alors qu’elle s’approchait, Sanae eut l’impression que la femme et l’oiseau échangeaient quelques mots.
Soudain, la monture s’arrêta, et secoua la tête en direction de la caverne béante qui s’ouvrait devant eux.
- Ah, c’est donc ici que tu me laisses, réalisa Sanae.
Elle descendit. Le cheval lui lécha le visage et agita encore la tête.
- Je comprends. Merci de m’avoir amené jusque là, fit la guerrière en caressant l’échine de l’animal.
Sanae avança et passa à côté de la demoiselle assise sur le sol, qui semblait toujours avoir une conversation muette avec le corbeau posé sur elle. Elle savait où cette grotte la mènerait.
Mon amour.
Elle s’aventura alors dans l’entrée de la caverne béante, le poignard à la main. Se retournant une dernière fois, elle vit le fier destrier se dresser en poussant un hennissement avant de disparaître dans la forêt.
Quelques pas séparaient déjà Sanae de l’extérieur quand, soudain, elle entendit un hurlement inhumain, suivi de la plainte désespérée d’un cheval à l’agonie. Sortant de sa torpeur, la dame assise sur le sol se leva, sa robe descendant toujours jusqu’au sol, jusqu’à donner l’impression qu’elle y pénétrait.
- Qu’était ce bruit ? demanda Sanae, horrifiée.
- Ta monture a rassasié l’un des mes petits protégés, expliqua l’inquiétante femme en pénétrant dans l’antre…

Le sinistre prophète ayant disparu, Mitsuko finit par se lever, s’apercevant que ses blessures aux poignets ont disparu. Elle se met alors à marcher dans ce paysage désertique terrifiant. La jeune femme devrait éprouver de la peur, mais elle ne craint pas ce lieu où elle erre délibérément. Après tout, il ne s’agit que d’une terre aride, parcourue par d’immenses tourbillons de poussière qui vous déchirent les tympans… le simulacre de la forêt d’Aokigahara n’est plus composée que d’arbres morts, et le Fuji-Yama s’apparente désormais au volcan Yomotsu-Hira, le puits des âmes. Si l’on ne craint pas la mort, il n’y a pas de raison d’avoir peur.
Des milliers d’esprits qui ont tout oublié de leur passé remontent ce sentier pour se jeter dans la gueule béante du volcan. Aucun sentiment n’émane de ces fantômes. Ils sont morts, mais n’en ont même plus conscience. Ces être éthérés sont escortés par des oni, de terribles ogres qui surveillent ce cheminement de leurs yeux scrutateurs.
Chacun de ces démons est large comme trois hommes et haut comme deux. D’horribles dents jaunes couvrent leur mâchoire, et d’immenses cornes naissent sur leur front. Ils disposent d’armes hétéroclites, mais la plupart portent une masse parsemée de piques. Ils terrifient les vivants dans l’imaginaire collectif, mais à l’instar du lieu qu’elle visite, elle ne les redoute pas.
Tels sont les oni, les démons qui livrent sans relâche les âmes des défunts à Izanagi, l’épouvantable déesse des Enfers…

Sanae venait de perdre tous ses repères en comprenant qu’elle avait été piégée. La sortie étant bloquée par cette inquiétante femme, elle se mit alors à courir dans la caverne, tâchant de ne pas trébucher sur les diverses anfractuosités. La voie déboucha alors dans une immense salle circulaire où des âmes s’engouffraient par milliers dans un seul et même mouvement.
Elle regarda alors vers le ciel qui se dévoilait… Elle savait que l’issue de son voyage se trouvait par-là, au-delà de la gueule du volcan. Elle ignorait pourquoi il s’agissait de sa seule issue. Elle en avait conscience, tout simplement.
Prise d’une peur soudaine, la samurai s’approcha des parois pour débuter l’ascension qui la mènerait vers celle qu’elle aimait. Dès la première grippe, elle écorcha ses paumes. Elle réalisa alors qu’elle était paralysée. Des racines avaient commencé à prendre prise sur ses chevilles. Elles l’immobilisaient, tout en continuant à remonter inexorablement sur son corps.
- Pensais-tu vraiment pouvoir t’échapper de mon royaume ? demanda l’inquiétante demoiselle.

Mitsuko connaît la géographie des environs. Elle y déjà venue une fois. Mais elle sait pertinemment que les suicidés ne peuvent pas rejoindre les Enfers… Son plan est simple : échapper aux oni et plonger dans le Yomotsu-Hira.
Et l’exécution de ses desseins se veut aussi simple que le plan lui-même : elle tente de courir en évitant le sentier, ses pieds s’enfonçant dans la cendre brûlante. La douleur n’est rien… Un avatar du désespoir qu’elle ne connaît que trop bien.
Mais elle garde l’espoir. Alors elle se bat pour parvenir au sommet…
Les oni l’ont repéré. L’un d’eux souffle dans son cor pour alerter ses frères, et Mitsuko redouble d’efforts pour accélérer. Cependant, les ogres disposent d’un avantage considérable : ils sont nés pour évoluer dans ce panorama infernal, et cet avantage considérable laisse d’ores et déjà présager de l’issue de cette intrusion.
La jeune femme se débat quand leurs mains griffues se referment sur ses chevilles… Elle parvient à leur échapper une première fois et arrive enfin au sommet... Epuisée mais rassurée, elle n’a plus qu’à se laisser tomber dans ce gouffre.
Mais les oni s’emparent fatalement de ses jambes…
Elle voit le fond du gouffre et découvre sa bien-aimée qui s’apprête à la rejoindre… Sanae la voit également... Un sourire douloureux s’affiche sur chacun des visages… Le doute et la joie s’impriment dans leurs esprits.

Les retrouvailles de deux âmes-sœur séparées par la mort…

Chacune tend sa main vers l’autre…

Mais il n’y a aucun espoir…

L’espoir n’existe pas… Il n’y a que la mort…

Mitsuko est emportée au loin en hurlant de toutes ses forces le nom de sa bien-aimée…

- Que… signifie… bégaya Sanae en saisissant son poignard tanto pour tenter de trancher les racines qui l’empêchaient d’avancer.
La sinistre femme marcha pour lui faire face, jouant étrangement avec les âmes approchantes. Elle les manipulait à sa guise, comme si elles lui appartenaient.
- Il n’y a aucun espoir pour toi, expliqua-t-elle. Tu aurais dû rester dans le domaine de Niraikanai. Mais non. Les nouveaux arrivants sont toujours ainsi, ils ne cessent de vouloir quitter mon royaume pour rejoindre les leurs. Une alternative des plus réjouissantes à mes yeux, je dois l’avouer. Surtout quand je piège ma proie au carrefour d’outre-tombe.
Alors, sous la faible clarté d’un soleil d’automne couchant, les traits de la sombre dame se transformèrent. La robe s’allongea, prenant rapidement l’apparence d’une immense queue serpentine parsemée d’innombrables yeux.
L’apparence d’une démone.
Une beauté glaciale, des écailles de serpent, un regard de braise.
- Toi ? s’exclama la samurai.
La démone éclata de rire en lisant la surprise et l’effroi sur le visage de Sanae.
- Mais… comment as-tu fait pour me suivre ?
- Tu es à moi depuis le début, expliqua la femme reptilienne en écartant les mains pour signaler l’évidence.
Les racines qui s’attaquaient à Sanae devinrent soudainement des ronces et s’agitèrent de plus en plus, enfonçant profondément leurs épines dans sa chair et laissant couler un sang rouge vif. En proie à de terribles douleurs, la guerrière n’eut d’autre choix que de lâcher son arme. Comprenant qu’elle était perdue, elle regarda au loin celle qui l’attendait et versa des larmes qui lui brûlèrent le visage. Acculée contre la paroi et prisonnière, elle savait qu’elle ne la rejoindrait pas.
- Je suis Izanagi, déesse des Enfers, et ce royaume est le mien, continua la démone. Tu as presque atteint ses limites, mais depuis le début je contrôle tout. Je t’ai laissé une seule chance de passer une éternité heureuse, lorsque tu as rejoint Niraikanai. Mais c’était plus fort que toi. Tu as pensé pouvoir échapper à mon emprise.
- Je ne comprends pas, répliqua Sanae.
- C’est normal, la perte de mémoire est courante pour les esprits morts.
- Je ne suis pas morte ! se défendit la guerrière. Et ce n’est pas vous qui m’avez amené à Niraikanai.
- Vraiment ? fit Izanagi en levant un sourcil.
Et pour la seconde fois, ses traits changèrent. Les traits durs s’adoucirent et Sanae put voir Ai se tenir à la place de son ennemie.
- Non ! s’écria la jeune femme en sanglotant.
- Bienvenue aux Enfers. Bienvenue dans mon royaume, dit simplement le visage de Ai.
Une vague de désespoir incontrôlable déferla sur Sanae et soudain, tout lui revint à l’esprit.

Sanae court dans la forêt, le sabre à la main, pour rejoindre son amour en danger. Sa course est une vaine lutte contre le temps afin d’éviter à sa moitié de vivre ses ultimes instants. Quelque chose la suit pendant sa course. Une entité démoniaque bien décidée à l’empêcher d’achever sa quête. Une beauté glaciale, des écailles de serpent, un regarde de braise. Lancée à tout allure, la démone avale la distance qui la sépare de Sanae et dans un cri rauque, elle fond sur sa proie.
Sous l’impact, la guerrière laisse tomber son arme. Son ennemie la plaque contre le sol, et des serpents encerclent la pauvre combattante, créant une prison d’écailles étouffante.
Dans un grognement bestial, Sanae tente de se défaire de ses liens vivants mais rien n’y fait.
- Laisse-moi partir, supplie-t-elle. Laisse-moi la sauver.
La femme reptile se rapproche d’elle et laisse passer sa langue en émettant un sifflement inquiétant.
- Elle est à moi. Qu’es-tu prête à sacrifier pour la sauver ? déclare Izanagi tandis qu’un sourire sadique s’esquisse sur son visage maléfique.
Les larmes envahissent le visage de la guerrière alors qu’elle repense à son amour qui va perdre la vie, assassinée par son propre père.
- Tout, souffle Sanae en baissant les yeux. Tout.
- Marché conclu ! s’exclame la démone avant de mordre le cou de sa victime…

Quand la jeune femme oublie ces réminiscences, elle se retrouve au cœur de la cour infernale… au sein d’une assemblée de démons et autres abominations tous plus épouvantables les uns que les autres. Mort, luxure et humour macabre hantent ces lieux. Chants, sexe et alcool sont omniprésents, célébrant la fatalité du destin du vivant, l’emprise inéluctable de la mort sur la vie.
Des créatures à plusieurs tête et un seul corps. D’autres à plusieurs corps et une seule tête. Des démons anthropomorphes. D’autres polymorphes. Quelques uns amorphes… Tous sont à la fois invisibles et représentés dans des hypostases tangibles. Ce sont les membres de la Cour Infernale. Ce sont les membres de la Cour d’Izanagi.
Sanae se soumet à la proskynèse face à la déesse et ses acolytes diaboliques. Ravie, la monarque infernale logée sur son trône enflammé s’exclame alors.
- Il n’y a pas d’espoir, car tout est noir. Chacun de ces mots n’a ici aucun écho, car seul règne le chaos. Tu es la propriété d’Izanagi, sombre déesse du royaume des Enfers. Tu es ici parce que tu as voulu sauver ton amour. Ton âme contre la sienne… Toutes ces âmes contre la sienne. Tous ces sacrifices, et voilà qu’elle tente de te rejoindre. N’est-ce pas une décision cruelle et égoïste ? Elle veut abandonner sa vie si éphémère pour une existence de souffrance éternelle… Amour et folie… deux aspects d’une seule et même sensation humaine. Voilà pourquoi je me plais tant à jouer avec vous, qui êtes si prévisibles. Maintenant regarde ce que tu as sacrifié…

Au sanctuaire, un groupe d’assassins s’approche, sabre à la main. Leur Seigneur leur a ordonné de prendre la vie de sa fille indigne qui s’est éprise d’une autre femme. Pour ce déshonneur, le seul sort qu’elle mérite est la mort…
A genoux, Mitsuko sort de sa prière. Surprise par une ombre, elle se retourne, découvrant son père, lame à la main…
- Ne réplique point, je connais ton amour. Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ; plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.
Alors qu’il s’apprête à abattre sa lame pour sceller la destinée de sa progéniture, une entité démoniaque apparaît pour protéger la jeune femme. Ce démon lève une main, et les assassins s’effondrent, rongés par un mystérieux mal…Leur chair se gangrène à une vitesse folle, et ils ne sont bientôt plus que de vulgaires cendres dans leur armure.
Mais Mitsuko ne prête guère attention à cette horreur. Elle voit quelque chose qui focalise toute son attention. La jeune femme se lève et se penche alors sur le corps de Sanae… Un corps sans vie… tandis que la démone s’exprime une dernière fois avant de quitter les lieux :
- Voici le prix de ton amour…
Mitsuko ne comprend pas ce qui vient de se passer, mais son désespoir hurle dans sa tête. Sanae est morte. Non. C’est impossible. Elle ne peut pas être morte. Son esprit refuse d’admettre une telle vérité. Imaginez que votre âme-sœur succombe dans vos bras.
Non. N’imaginez pas.
Cette idée est bien trop cruelle et indicible pour que vous ne puissiez ne serait-ce que sentir ces coups qui poignardent votre cœur dans votre poitrine.
La jeune femme sert très fort le corps sans vie dans ses bras, et les larmes coulent sur ce visage angélique. Elle ne sait pas quoi faire… Sans cet amour, elle n’est plus rien. Sa raison de vivre vient de disparaître.
Gardant son sang-froid, elle empoigne le sabre de Sanae et s’enfonce la lame dans l’estomac… Le sang coule… Et sous son propre poids, elle croule.
Lorsqu’elle se réveille, elle découvre un paysage de mort, qui inspire la mort, qui sent la mort. Ignorante, elle tente de rejoindre la file des âmes… elle commence alors à cheminer comme les autres.
Mais une voix l’appelle. Elle comprend que son moment n’est pas encore venu. A contrecœur, elle fait demi-tour et rejoint à nouveau le monde des vivants.
Ouvrant les yeux, elle découvre le visage de son sauveur. Un ronin, samurai itinérant, qui venait se recueillir dans ce sanctuaire, mais qui a assisté impuissant à la scène aux côtés de son panda.
- Mon nom est Nayado Matsutaro. Vous êtes saine et sauve, mais il faut vous soigner. Je ne sais pas ce qui se passe. Tout le monde est mort ici.
Mitsuko ne se souvient pas des jours suivants, qu’elle passe inconsciente dans un repaire de chasse abandonné, veillée par le samurai. A son réveil, ils se dirigent tous deux au château de son père… mais ne découvrent que mort et dévastation.
Tous les habitants du royaume sont morts, toute sa famille a été exterminée et la vie a quitté la région. Cette province même est morte… Le ciel jadis toujours bleu n’est désormais qu’un voile gris…Il ne reste que les êtres surnaturels, ces maudits corbeaux et ce silence pesant.
Seuls résonnent désormais les derniers mots de cette démone :
- Voici le prix de ton amour…

Et soudain, Mitsuko se réveille en sursaut. Elle découvre son yojimbo assis, en train de prononcer une prière tout en dénombrant chacune des cent-huit perles du chapelet qui pend à son cou. C’est lui qui l’a ramenée, évitant ainsi à la jeune femme de tomber entre les mains maléfiques d’Izanagi. Elle se jette alors dans ses bras, car il l’a sauvé des tortures des ogres infernaux.
A cet instant, Matsutaro se dresse et commence à panser ces plaies béantes afin de stopper l’hémorragie. L’homme est rassuré de la retrouver. Bien qu’il ne la connaisse que depuis ce jour-là, elle est tout ce qui lui reste. Ce jour-là… le jour où sa malédiction lui a permis de rester en vie… car il était condamné par les dieux à une existence éternelle. Ce jour-là, toute vie a disparue dans la province d’Edo. Ce jour-là, eux seuls ont été épargnés.
Mitsuko vient à présent d’échapper aux Enfers… Elle vient de perdre son amour pour toujours…
La vie ou la mort ne sont que des mots, car vivre sans cet amour devient insupportable… La vie ou la mort ne sont que des mots… Seul compte l’amour…

Sanae…

Je t’aime.

Un cachot humide dans une sombre forteresse. Par une petite lucarne, la clarté lunaire illumine faiblement un corps pâle dont la blancheur contraste avec les contusions non cicatrisées qu’il présente aux bras.
Ses poignets sont liés par des végétaux qui prennent racine dans les murs durs de la cellule, ces mêmes murs qui sont constellées d’arachnides cauchemardesques. Mais Sanae ne voit plus rien, ni la lueur de la lune, ni les plantes infernales qui la retiennent prisonnières, ni les araignées qui parcourent les parois moisies de sa triste chambrée.
Le désespoir a commencé à l’envahir, et comme Eren et les autres habitants de ces Enfers, elle réalise qu’elle va passer l’éternité dans cet endroit. Mais au fond d’elle, une pensée ne cesse de ressurgir.
Elle se revoit si près du but. Elle aperçoit Mitsuko, triste mais vivante. Sur ses lèvres se dessinent un « Je t’aime »… puis elle disparaît, emportée par de terribles mains, et dans un cri de douleur elle prononce son nom. Une dernière fois. Les dernières paroles qu’elle entendra.
Attendre la fin des temps dans ce sinistre endroit s’avère une bien sombre idée, mais savoir qu’on a sauvé l’être aimé n’est-il pas un échange équitable ?

Quoiqu’il advienne, je n’ai aucun espoir de fuir.

C’est ce que finit par penser Sanae. Autrefois vaillante et puissante samurai, qui s’est sacrifiée pour l’amour de sa vie. Aujourd’hui soumise et prisonnière résignée, en proie à la mort et la destruction.

Ma seule satisfaction sera de savoir que tu vis, grâce à moi.

Je t’aime.

Maintenant que cet amour n’est plus qu’un souvenir…

Maintenant que tout est perdu…

La vie et la mort ne sont guère différentes quand votre seul rêve s’est écroulé. Il s’agit juste d’une question de perception. Mais quelle que soit cette perception, elle ne peut en aucun cas oblitérer la douleur.

Ce monde est vide. Sans saveur. Sans couleur. Sans espoir. Il ne s’agit plus que d’une nuit perpétuelle où les fantômes du passé viennent vous agresser. Ce monde est un monde sans amour.

Imaginez la mort…

Imaginez la vie…

Imaginez…

Et souvenez-vous de ces derniers mots…

Je t’aime…

Vous pouvez retrouver MAX dans un entretien qu’il nous a accordé pour [DELIRIUM bIS]

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