lundi 9 mars 2009

[CONCEPT] - La dystopie, une vision du futur, part I: pour une analyse des oeuvres fondatrices

[CONCEPT] - La dystopie, une vision du futur, part I : pour une analyse des œuvres fondatrices

I- DYS-TOPIA: Improbable introduction à la négation des utopies

« Il n'y a plus d'utopies ...Il ne reste plus que des dystopies. Juste le contraire.

Autrefois l'anticipation était rêveuse : elle attendait demain « plus sûrement que le veilleur n'attend l'aurore » ... Mais aujourd'hui, un ressort est cassé quelque part. On a décroché la Lune. Mais cela n'intéresse plus personne... Alors, les lendemains glorieux, vous pensez !

Il n'y a plus d'utopie. Plus de Thomas More, plus de Cabet ou de Campanella. La Cité du Soleil n'illumine plus rien. L'avenir, c'est pas demain la veille. Il n'y a que des lendemains qui grincent. Minés par les totalitarismes, épuisés par une pollution ravageuse. Il n'y a plus que des cauchemars qui coincent. Terre, y a ton écologie qui fout le camp !...

Dans toute la Science-Fiction moderne, entendons par là depuis la fin du Second Merdier mondial, nous ne voyons plus guère qu'une seule œuvre que l'on puisse qualifier d'utopie - encore l'auteur a-t-il pris le soin de sous-titrer son roman : une utopie ambiguë. Il s'agit du remarquable Les dépossédés d'U. Le Guin. Ce qui nous fera dire que l’ont peut encore continuer longtemps à être optimiste quand à l'avenir du pessimisme. »

BARETS Stan, Le Science-fictionnaire, Denoël Présence du Futur, 1994

La DYSTOPIE, appelée également ANTI-UTOPIE ou CONTRE-UTOPIE, est un récit de fiction qui se déroule au cœur d’une société imaginaire. Elle s’oppose à l’UTOPIE dans la perspective où, au lieu de faire l’apologie de ce monde, elle en dénonce, et en exacerbe les défauts. Aussi, la différence entre contre-utopie et utopie tient moins du contenu que de la forme littéraire et de l’intention de son auteur, puisque nombre d’utopies positives peuvent se révéler au final bien effrayantes. C’est Le Meilleur des Mondes (1931, Brave New World) d’Aldous HUXLEY et 1984 (1948) de George ORWELL qui ont rendu célèbre cette forme littéraire, mais tous deux puisèrent allègrement leur inspiration dans l’œuvre du soviétique Ievgueni ZAMIATINE intitulée Nous autres.

II- NOUS AUTRES

Cet ouvrage s’ouvre sur un exposé simple : un gouvernement totalitaire, l’Etat Unique, prétend avoir découvert le bonheur. Aussi, D-503, le protagoniste de cette histoire, bien que résistant à ce régime, est disposé à fabriquer l’Intégral, un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres à ce bonheur, comme il l’expose dans la première Note de son journal intime :

« NOTE 1

Une annonce. La plus sage des lignes. Un poème.

Je ne fais que transcrire, mot pour mot, ce que publie ce matin le Journal national :

La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’État Unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique et exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe.

Au nom du Bienfaiteur, ce qui suit est annoncé aux numéros de l’État Unique : Tous ceux qui s’en sentent capables sont tenus de composer des traités, des poèmes, des proclamations, des manifestes, des odes, etc., pour célébrer les beautés et la grandeur de l’État Unique.

Ce sera la première charge que transportera l’
Intégral.

Vive l’État Unique. Vive les numéros. Vive le Bienfaiteur !

J’écris ceci les joues en feu. Oui, il s’agit d’intégrer la grandiose équation de l’univers ; il s’agit de dénouer la courbe sauvage, de la redresser suivant une tangente, suivant l’asymptote, suivant une droite. Et ce, parce que la ligne de l’État Unique, c’est la droite. La droite est grande, précise, sage, c’est la plus sage des lignes.

Moi, D-503, le constructeur de l’
Intégral, je ne suis qu’un des mathématiciens de l’État Unique. Ma plume, habituée aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m’efforcerai d’écrire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (précisément : nous autres, et NOUS AUTRES sera le titre de mes notes). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. S’il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? Je n’en doute pas, j’en suis sûr.

J’écris ceci les joues en feu. Ce que j’éprouve est sans doute comparable à ce qu’éprouve une femme lorsque, pour la première fois, elle perçoit en elle les pulsations d’un être nouveau, encore chétif et aveugle. C’est moi et en même temps ce n’est pas moi. Il faudra encore nourrir cette œuvre de ma sève et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m’en séparer avec douleur et la déposer aux pieds de l’État Unique.

Mais je suis prêt, comme chacun, ou plutôt comme presque chacun d’entre nous. Je suis prêt. »

ZAMIATINE Ievgueni, Nous autres, Hobolo, 1920

L’action de Nous Autres se déroule aux alentours de l’an 3.000, et toute la Terre est alors « soumise au pouvoir d'un Etat Unique », les hommes n’étant plus que des numéros. Tous font partie d'une organisation mathématiquement parfaite, dirigée par des inquisiteurs synchronisés, qui peuvent contrôler jusqu'aux pensées des individus. Il est d’ailleurs prévu une heure pour chacun des actes de la vie humaine, qui sont consignées précisément dans la Table des Heures. Au final, le bonheur des hommes ne peut se faire qu’au détriment de leurs libertés individuelles, et c’est précisément ce schéma que reprendront Aldous HUXLEY et George ORWELL.

III- LE MEILLEUR DES MONDES & 1984

Le Meilleur des Mondes

« Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique, moins parfaite et plus libre ».

Le Meilleur des mondes débute par cette épigraphie. En quelques lignes, Aldous HUXLEY dénonce déjà les méfaits de l’utopie en tant que conceptualisation fausse et assujettissante, dans une critique de l’utopie qui invite les intellectuels à l’éviter pour échapper au piège idéologique qu’elle tend.

Dans le futur, la technologie a permis d’élaborer la bokanovskification, néologisme associé au clonage de la plupart des hommes. A présent, la reproduction est entièrement artificielle, et la notion de parenté n’a plus aucune réalité. Pire encore, sa simple évocation est considérée comme vulgaire. La sexualité n’a par ailleurs plus d’autre fonction que la détente.

Le processus ayant remodelé le monde, ces clones sont séparés en différentes classes désignées par les lettres de l’alphabet grec, de l’alpha à epsilon, et ce, en fonction de leurs capacités intellectuelles et physiques, de facto, de leur place dans la société. Toutefois, la génétique n’est pas le seul responsable de ces inégalités sociétales : en effet, ce sont les traitements chimiques influençant le développement des embryons qui les destinent à un groupe plutôt qu’à un autre. Mais il n’est pas question pour autant de heurts dans cette société : tous coexistent avec harmonie, chacun étant ravi d’être dans le groupe où il a été placé, ce qui est permis par l’utilisation de méthodes hypnopédiques, consistant en un conditionnement des comportements de chacun dès le plus jeune âge par le biais de répétitions intensives de leçons orales durant le sommeil. Cet endoctrinement se voit conjoindre l’administration du soma, une drogue anxiolytique parfaite empêchant les habitants d’être malheureux, et donc, de douter et de se rebeller contre le système. Les goûts des personnes sont aussi marqués par ce conditionnement, dans le sens où ils sont orientés vers des loisirs impliquant l’achat d’équipements, plutôt que des futilités ne générant aucun profit. On se trouve ici dans une exacerbation capitaliste dénuée de sentiments : ainsi, les hommes apprennent à ne pas aimer les fleurs, ce goût n’engendrant aucune activité économique.

L’histoire quant à elle se centre sur John, jeune homme d’une vingtaine d’années, né dans une réserve du Nouveau Mexique de l’union d’un Alpha et d’une Bêta, un fait pourtant répréhensible. Eduqué dans un village indien, il a la chance d’échapper au conditionnement, bien qu’il n’en connaisse pas encore les méfaits. C’est ainsi qu’il comprend ce qui se passe quand il se rend à Londres qu’il idéalisait jusque là. Très rapidement, son opinion évolue, au fur et à mesure qu’il prend conscience du monde dans lequel il vit, et marquant là le sujet de cette fable politique.

1984

« C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE. »


BIG BROTHER. Voilà certainement le personnage fictif le plus important de 1984. C’est la figure emblématique du Parti, dont il est supposé être le créateur, et auquel les citoyens de l’Océania vouent un véritable culte de la personnalité. Dans toutes les rues, il est représenté sur des affiches par un visage masculin, fixant l’observateur dans les yeux, se voulant à la fois l’incarnation rassurante du père et sévère de l’autorité. Big Brother est omniprésent, tant sur les affiches propagandistes que sur les télécrans des domiciles privés ou encore lors des réunions de masse du Parti où son nom est scandé par l’acclamation « B.B., B.B., B.B.». Big Brother, c’est incontestablement un référent pour tous, bien que son existence ne soit finalement jamais prouvé. Au final, ne serait-il pas l’instrument de la manipulation exercée par le Parti ?

C’est dans ce contexte que 1984 met en œuvre le personnage de Winston, un employé moyen du Parti extérieur, qui commence à rédiger en secret un journal intime. Mais par cet acte, il commet un acte par la pensée, et finit rapidement condamné. Mais son action n’est pas isolée : en fait, il a commencé ce travail sous l’influence d’O’Brien, un membre du Parti intérieur, qu’il suppose être un membre de la résistance. Plus tard, il en reçoit la confirmation quand O’Brien l’invite chez lui et lui remet un exemplaire du manifeste de l’Ennemi du Peuple, Emmanuel Goldstein, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique, qui retrace l'Histoire, les mécanismes et les motivations du système totalitaire océanien. Toutefois, avant qu’il n’est terminé sa lecture, Winston et Julia, membre de la Ligue Anti-Sexe, se retrouvent entre les mains de la Police de la Pensée. Ils ont été trahis par O’Brien, un espion, qui finit par torturer Winston qui se retrouve finalement libéré, après que sa personnalité ait été totalement anninhilée… Il n’a plus qu’à attendre. Attendre son exécution tout en continuant à aimer Big Brother.

N’oubliez pas : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

Prochainement : [CONCEPT] - La dystopie, une vision du futur, part II : un avenir utopique pour la contre-utopie.

A VOIR
BARETS Stan, Le Science-fictionnaire, Denoël Présence du Futur, 1994
HUXLEY Aldous,
Le Meilleur des Mondes, Librairie Générale Française, 1971
ORWELL George,
1984, Gallimard, 1950
ZAMIATINE Eugène Ivanovich,
Nous autres, Gallimard-Jeunesse, 1971

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