mercredi 25 février 2009

[MYTHOS] - La Bête féroce du Soissonnais, part I : la nature de la Bête


[MYTHOS] - La Bête féroce du Soissonnais, part I : la nature de la Bête

Sur l’air de Judith
Au village d’Acy

Approchez vous pour écouter
Le récit des cruels ravages
Qui sont depuis peu arrivés
Près de Soissons c'est grand dommage
Ou n'a point vu depuis longtemps
De si fâcheux événements
Une femme pour le certain
Etant sur le bord du rivage
La bête l’a pris tout soudain
Et lui déchira son corsage
Tout aussitôt l’a étranglée
Les mamelles lui a mangé
Ce monstre rempli de fureur
Lui a dévoré les entrailles
Les cuisses lui mangea sur l’heure
Son fruit même quel coup fatal
Car enceinte elle étoit vraiment
De six à sept mois en ce tems

Complainte au sujet de la Bête féroce du Soissonnais, publié dans FLEURY Henri & PARIS Louis (dir.),
La Chronique de Champagne IIe année
, tome III, Techener, Reims, 1838


La BÊTE DU GEVAUDAN est une créature anthropophage à l’origine de nombreuses attaques contre l’homme entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767 dans le nord de l’ancienne province du GEVAUDAN. Elle fit entre 88 et 124 morts, et s’imposa rapidement comme une affaire d’Etat. Cependant, il faut voir que cette affaire n’est pas un cas isolé : en effet, à l’époque, et ce, depuis 1755, plusieurs personnes ont été blessées ou tuées dans des circonstances similaires, dans la région de SOISSONS.

I- L’Histoire oubliée ?

« […] le temps passait et la Bête ne jeûnait pas : le 4 mars, elle dévorait, à Ally, une femme de quarante ans ; le 8, au village de Fayet, elle mangeait une fille de vingt ans ; le 11, dans un hangar, à Mallevieillette, elle déchirait en lambeaux une fillette de cinq ans ; méfaits semblables le 12, le 13, le 14, et en des endroits si distants qu’on ne pouvait s’expliquer la rapidité de ses courses. Ce perpétuel vagabondage inspirait par toute la France tant de terreur que, certains accidents similaires s’étant produits aux environs de Soissons, on publia partout que la Bête du Gévaudan ravageait à la fois l’Auvergne et la Picardie ! »
LENÔTRE George, Histoires étranges qui sont arrivées, MAME, 1933

En 1933, alors qu’il consacre une partie de ses Histoires étranges qui sont arrivées à la Bête du Gévaudan, l’historien George LENÔTRE a évoqué brièvement les massacres perpétrés par une créature similaire dans le Soissonnais à la même époque. Il faut bien noter que dans son récit, toute l’action est concentrée sur l’ancienne province du Gévaudan, alors que les sources attestent bien du fait que les exactions de cet animal anthropophage dans la région de Soissons furent au moins aussi, si ce n’est plus importantes, et qu’elles agitaient les environs depuis déjà plus d’une décennie.

Gravure de 1765 figurant la Bête du Gévaudan, par A.F. d'Alençon

Cependant, ceci n’est en rien la faute de l’historien, car cette distinction entre le Gévaudan et le Soissonnais existait déjà lors des faits : ainsi, l’histoire de la Bête du Gévaudan semble monopoliser toute l’attention, alors que la bête du Soissonnais se veut aussi meurtrière. A l’époque, le Roi Louis XV et ses conseillers semblent particulièrement captivés par l’histoire qui secoue l’évêché de Mende, y dépêchant non seulement le capitaine Duhamel et ses dragons, mais aussi de grands louvetiers du royaume comme Jean Charles Marc Antoine Vaumesle d’Enneval et François Antoine, le fils de ce dernier, Antoine de Beauterne, allant même jusqu’à présenter la supposée Bête empaillée à Versailles. On peut légitimement s’interroger sur l’intérêt de la Cour pour ce qui se passait dans le Gévaudan alors qu’ils ne prêtaient guère attention à ce qui agitait le Soissonnais, pourtant plus proche de Versailles. Sans doute faut-il rattacher cela à l’influence des familles nobles de la région, mais ce n'est qu'une hypothèse… Quoi qu’il en soit, l'absence de réaction de la part des autorités pour entériner cette affaire à Soissons est une chose qui est remarquée par les historiens. Aussi, en 1838, le deuxième tome de La Chronique de Champagne d’Henri FLEURY et de Louis PARIS souligne la différence qui existe alors entre la « médiatisation » de l’affaire des loups du Gévaudan et celle qui secoua alors le Soissonnais.

« Les grands journaux de Paris et notamment le Constitutionnel ont publié dernièrement le récit effrayant des ravages et attentats inouïs qu’un loup vraisemblablement enragé aurait commis dans les départements méridionaux : l’appareil formidable déployé en cette circonstance par les autorités locales, les levées en masse de la garde nationale et des troupes de ligne qui se trouvaient en garnison dans les divers théâtres des atrocités de ce loup n’ont pourtant rien de plus extraordinaire que ce qui s’est passé dans nos pays en l’année 1755 à l’encontre d un autre loup qui pourrait bien avoir été l’un des ancêtres de celui dont s’est occupé la presse parisienne à en juger par les habitudes sanguinaires communes à ces deux animaux. »
FLEURY Henri & PARIS Louis (dir.), La Chronique de Champagne IIe année, tome III, Techener, Reims, 1838

II- De la pluralité à l’unicité, des loups à la Bête

« Duhamel s’obstinait à ne point quitter la place... Et la Bête mangeait le monde ! »
MARTIN Henri & JACOB Paul L. (dir.), Histoire de Soissons, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours d'après les sources originales, Soissons, 1837

On le voit, la Bête du Soissonnais était connue des autorités, mais le capitaine Duhamel et ses dragons étaient trop occupés à traquer la Bête dans le Gévaudan, refusant alors de prêter attention à ce qui se passait dans d’autres régions.

De fait, on ne peut s’empêcher de comparer ce qui se passait dans l’évêché de Mende et ce qui secouait la région soissonnaise. Comme dans le Gévaudan, les ravages de quelques loups sur plusieurs années furent confondus sous un nom populaire. Ici, ils se cristallisèrent sous l’appellation BÊTE FEROCE DU SOISSONNAIS.

« […] les ravages de quelques loups […] à plusieurs années d'intervalle […] furent tous confondus sous le nom populaire de bête féroce du Soissonnais. »
MARTIN Henri & JACOB Paul L. (dir.), Histoire de Soissons, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours d'après les sources originales, Soissons, 1837

Naturellement, la dénomination de BÊTE est une référence à l’Apocalypse de Saint-Jean, mais la réalité qu'elle recouvre évoque finalement de simples canidés. Henri LUGUET, président de la Société Historique de Soissons de 1946 à 1962, a défini le loup du Soissonnais dans un article non daté sur La chasse au loup : il affirme que ce loup dépend du groupe vulgaire CANIS LUPUS, qu'il ressemble à un grand chien, maigre de corps, qui possède les caractéristiques suivantes : sa taille est élevée, ses flancs sont rentrés, et ses pattes sont minces. Ce loup, dont la présence est clairement attestée dans la région depuis l’époque mérovingienne, vit en solitaire, mais a tendance à s’attaquer à l’homme.

III- Dies Irae : A Dieu seul, honneur et gloire

S'il s'agit simplement de loups, il faut toutefois remarquer que pour les contemporains, il ne s'agit de rien d'autre que d'une créature inconnue, amatrice de chair humaine, et certainement venue pour témoigner à l'Homme de la colère de Dieu.

Ainsi, alors que l’histoire de la Bête du Gévaudan devenait une affaire d’Etat, la Gazette de France du 23 novembre 1764 publiait une lettre de la ville de Marvejols qui faisait une description de la Bête :

« Le redoutable animal, est plus haut qu’un loup et bas du devant. Ses pattes sont armées de griffes, il a le poil rougeâtre, la tête fort grosse, longue et finissant en museau de lévrier, les oreilles petites et droites un peu comme des cornes. Le poitrail large, le dos rayé de noir, une gueule énorme flanquée de dents si tranchantes qu’elles ont séparé plusieurs têtes du corps tout comme le ferait un rasoir. Il est d’une agilité surprenante dans l’intervalle d’un temps fort court on le voit à 2 ou 3 lieues de distance. Il se rapproche de sa proie ventre à terre, à une ou deux toises de distance il s’élance sur ses victimes, il craint les bœufs qui le mettent en fuite ».
Lettre de la ville de Marvejols publiée dans la Gazette de France datée du 23 novembre 1764

Gravure sur cuivre de 1765 intitulée « Figure du Monstre qui désole le Gévaudan »

Naturellement, cette description s’attache plus à diaboliser la créature et à marquer les esprits qu’à retranscrire véritablement la réalité. Il faut voir que la Bête apparaît rapidement dans les mentalités comme une punition envoyée par Dieu pour punir les hommes aux mœurs dissolues. Il est évident que très tôt, l’idée de justice divine développée par Saint-Augustin s'est diffusée dans les milieux ecclésiastiques pour tenter d'expliquer l’apparition de la Bête. C’est d’ailleurs l’objet du mandement de l’évêque de Mende, monseigneur Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré, comte de Gévaudan. Daté du 31 décembre 1764, cet appel qualifie la Bête du Gévaudan de fléau dépêché par Dieu afin de punir les hommes de leurs péchés, et que seule la pénitence des fidèles saurait calmer:

« ce fléau extraordinaire, ce fléau qui nous est particulier et qui porte avec lui un caractère si frappant et si visible de la colère de Dieu »
Extrait du "Mandement de l'évêque de Mende" daté du 31 décembre 1764

Pour lui, la Bête n'est pas un loup, ni quelconque animal connu, mais une Bête unique envoyée par Dieu pour punir le peuple de ses péchés, une théorie qui sera reprise par l’abbé Pierre POURCHER, considéré comme le premier historien de la Bête, dans son ouvrage La Bête du Gévaudan, véritable fléau de Dieu, sorti en 1889.

Dans le Soissonnais, cette idée recueille également de nombreux suffrages. Il suffit pour s'en convaincre de lire cet opuscule rédigé par l’abbé Nicolas Bergeat en 1755 :

« Considérons, Messieurs, tous ces malheurs fâcheux que nous voyons tous les jours arriver devant nos yeux de toutes espèces, tant par mer que par terre, tantôt par des bêtes féroces qui dévorent tant de peuples tantôt par les incendies du tonnerre, tantôt par les tremblemens de terre, tantôt par le feu naturel, tantôt par les assassins et meurtres qui se font par quantité de brigands et de voleurs de grands chemins, d’aprésent si tellement corrompu, ne proviennent que de l'oubli de Dieu et de notre impiété. Dieu détruit les uns pour servir d’exemple aux autres, afin de nous attirer à lui comme de pauvres brebis égarées à la pénitence. Preuve bien évidente puisque ces animaux carnassiers ne peuvent se détruire par la force des armes. Implorons le secours de Dieu Tout Puissant avec l’assistance de la sainte Vierge, Notre Dame miraculeuse du Bon Secours, et du grand saint Hubert, favori de Dieu, et par ce moyen nous apaiserons la colère de ce grand juge irrité, qui est d’appesantir sa main sur nous, si nous ne changeons de vie et faisons pénitence et pour attirer sa sainte bénédiction. Vous réciterez cette belle prière et oraison ci bas à haute voix, le matin en vous levant, auparavant que de sortir de votre maison, et d'entreprendre aucun ouvrage, pour attirer de Dieu sa sainte bénédiction.

SOLI DEO HONOR ET GLORIA

Par la puissance de Dieu le Père, par la sagesse de Dieu le Fils, par la vertu du Saint Esprit par l’intercession de la sainte Vierge Mère de Dieu, par l’autorité du grand saint Hubert favori de Dieu, par l'intercession de saint Antoine de Padoue et par les pardons et mérites de saint François et des bienheureux Didace et Salvateur Dieu nous délivre tous de tous fâcheux malheurs de la fièvre maligne de la peste de la famine du tonnerre des mauvaises bêtes des gens mal intentionnés et sortilège des embûches du diable et de la mort subite. Ainsi soit il.
Permis d’imprimer et distribuer à Reims ce 26 septembre 1755
BERGEAT »


Publié dans H. FLEURY & PARIS Louis (dir.), La Chronique de Champagne IIe année, tome III, Techener, Reims, 1838

En conclusion, il faut voir dans cette affaire que des loups ont perpétré des massacres pendant une dizaine d'années dans la région du Soissonnais, mais que le folklore local en a fait une Bête, unique, associée étroitement à l'idée de courroux divin, et profondément marquée par la religion. Le loup est l'objet de nombreuses légendes, et y apparaît toujours comme meurtrier: l'histoire du Petit Chaperon Rouge de Charles PERRAULT, composée en 1697, est là pour en témoigner. Quant à cette affaire, l'imaginaire a joué un rôle important dans l'association de faits et leur transposition en mythe, même si l'histoire fut occultée dans l'Histoire par le prestige de la Bête du Gévaudan. Néanmoins, les sources sont là, et les traces laissées par la BÊTE FEROCE DU SOISSONNAIS s'y terrent encore...

A VOIR
FLEURY H. & PARIS Louis (dir.), La Chronique de Champagne IIe année, tome III, Reims, 1838
LENÔTRE George, Histoires étranges qui sont arrivées, MAME, 1933
LUGUET Henry, La chasse aux loups dans le soissonnais, dans Mémoires de la Fédération des Sociétés Savantes du Département de l'Aisne, tome II, 1955
MARTIN Henri & JACOB Paul L. (dir.), Histoire de Soissons, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours d'après les sources originales, Soissons, 1837
MAZEL Eric & GARCIN Pierre-Yves, La Bête du Gévaudan à travers 250 ans d'images, Gaussen, 2008
POURCHER Pierre, La Bête du Gévaudan, véritable fléau de Dieu, 1889


Prochainement : [MYTHOS] - La Bête féroce du Soissonnais, part II : Tueries
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3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour, étant moi même de Soissons, c'est la première fois que j'entends parler de cette bête du Soissonnais. Merci pour votre article

Matth a dit…

Mais de rien. Je pense que cette histoire mérite d'être connue, notamment des Soissonnais. N'hésitez pas à revenir d'ici quelques semaines afin d'en découvrir la suite. A noter que cet article a fait la Une de l'Union mercredi 4 mars. Merci encore au journaliste Aurélien AVIGLIANO.

steve Soissons a dit…

Excellent article sur la bete de soissons. Merci de communiquer cette histoire aux gens de soissons ici sur votre blog internet. Vous avez un talent certain pour l'écriture et les recherches.