dimanche 25 janvier 2009

[MYTHOS] - Bokor, ou le maître des zombies

[MYTHOS] - Bokor, ou le maître des zombies

Le BOKOR, appelé également bocor ou bòkò, est un sorcier de la religion VAUDOU. Il figure dans de nombreux contes haïtiens qui l’associent à la création de zombies et celle des wangas, ces talismans qui abritent des esprits que l’on appelle aussi gris-gris. Dans les légendes, il semble que l’on devienne bokor de manière innée, par héritage familial, ou bien par l’achat ou l’appel des esprits.

Les bokors sont parfois les prêtres (oungan ou houngan) d’un temple vaudou (oufo, oufò ou hounfor), mais pas toujours. En effet, Roger BASTIDE a montré dans son ouvrage Les Amériques Noires que le « sorcier (bokor) ne se confond pas avec le prêtre ; le prêtre, du moins théoriquement, ne travaille que pour le bien, alors que le bokor ne travaille que pour le mal ». Marie MEUDEC a montré cependant que « l’exclusivité du bien pour le oungan et du mal pour le bòkò n’est […] que théorique, d’une part parce que les concepts de bien et de mal ne peuvent être définis de façon péremptoire, n’ayant non plus de validité universelle, et d’autre part parce qu’il est difficile de différencier ces deux aspects au sein d’une même personne. » De fait, comme le bokor, l’oungan agit selon ses propres principes, suivant ce que le dicte sa conscience.

Notons toutefois que de manière générale, le bokor est un spécialiste des questions surnaturelles, et qu’il a la réputation de « TRAVAILLER DES DEUX MAINS », tandis que l’oungan ne travaillerait que de la main droite. Néanmoins, avec l’aide de certains esprits appelés LWAS, beaucoup d'oungans accepteraient de « travailler de la main gauche » en fournissant poisons, philtres et envoûtements. Mais C.P. ROMAIN a montré que le vaudou instaure des interdits, notamment la défense de servir les dieux de la main gauche ou encore de servir des deux mains, ce qui implique l’interdiction de détourner vers un but maléfique les forces spirituelles mises à leur disposition en vue du bien. La pratique de la main gauche, et, de facto, des deux mains, serait donc une déviance. Ainsi, le malheur est toujours attribué à un bokor qui brave les interdits. Cependant, Elisabeth MACALISTER affirme qu’en Haïti, les personnages de l’envoûteur et du désensorceleur seraient une seule et même personne, possédant ainsi « le pouvoir de la guérison et celui de la vengeance ».

Pour revenir à l’opposition entre bokor et oungan, Marie MEUDEC a montré qu’est instaurée une distinction entre deux domaines de la magie : ainsi, le bokor se réclame généralement du rite Petwo, d’origine essentiellement africaine (bantoue), mais également créole, tandis que le oungan, plutôt inoffensif, clame appartenir au rite Rada, ou Ginen, c’est-à-dire dahoméen (Guinéen), et serait donc plus proche de ses origines africaines. Aussi, à côté de ces fondements, seule l’éthique religieuse permet de bien différencier le bokor de l’oungan, le premier bravant les interdits en utilisant les deux mains. Le bokor est donc si arrogant qu’il se sert d’un pouvoir que l’adepte du rite Ginen ne toucherait même pas car il est moralement pur.

C’est ainsi que le bokor se permet de jouer avec la mort. En effet, il est en relation avec différents lwas qui semblent légitimer ses actions : parmi eux, le BARON SAMEDI, le lwa des morts, mais aussi Kalfou (Carrefour), avatar de Papa Legba, qui symbolise le carrefour entre les mondes, justifiant ainsi le rapport privilégié du bokor à la mort, mais qui s’impose aussi comme le grand maître des charmes et des sortilèges, ce qui le rattache naturellement étroitement à la magie noire pratiquée par les adeptes des deux mains. Il faut savoir que le pouvoir du bokor croit proportionnellement au nombre de zombies qu’il a en sa possession.

Pour générer ces morts-vivants, le bokor procède à l’aide d’un breuvage contenant des poisons à des doses sub-mortelles (des extraits de tétraodon et stramoine entre autres) qui plongent la personne dans un état de catalepsie qui lui donnent l’apparence d’un mort. Dans ces légendes, la potion donne l’impression que le buveur est mort, et il est donc enterré. Les jours passent, et le bokor revient alors chercher sa créature qui sort de son tombeau, et il la contraint à agir selon sa volonté. La personne est en fait totalement vivante, mais dans un état de conscience dissocié dans lequel elle ne maîtrise ce qu’elle dit ou fait. C’est un ZOMBIE.

Cependant, certaines histoires de zombies peuvent se dispenser d’explications rationnelles. Il faut alors d’abord comprendre le concept duel de l’âme, n’âmm, dans le vaudou : elle est divisée en deux parties, gro-bon-ange, la conscience et la personnalité, qui est connectée au monde des vivants et qui rejoint à la mort le monde des lwas, et parfois devient un lwa lui-même. L’autre partie, ti-bon-ange, l’énergie spirituelle de la personne, disparaît à la mort entre les griffes du BARON CIMETIERE.

David J. CHALMERS, du département de philosophie de l’Université de Californie à Santa Cruz, a bien montré que le bokor peut ainsi s’emparer du ti-bon-ange avant que celle-ci n’ait été prise par le Baron Cimetière, alors qu’elle flotte au-dessus de la tombe. Il peut alors transformer cette âme en zombie astral, qui contrairement à un corps mort sans âme, est une âme morte sans corps. Il faut savoir qu’il existe plusieurs moyens d’empêcher un bokor de s’emparer de l’âme d’un proche, comme le fait de le poignarder dans le cœur ou de le décapiter. Placer de l’hoholi, une sorte de sésame, dans le cercueil, permet aussi de prévenir les machinations du bokor.

Le bokor s'impose donc comme l'un des piliers de la religion vaudou dont il représente à la fois le serviteur et le défieur, une nature dualiste qui témoigne à la fois du caractère particulièrement complexe de ces sorciers et surtout de la place ambigüe qu'ils occupent dans ces sociétés.

A VOIR
ACKERMANN Hans W. & GAUTHIER Jeanine, The Ways and Nature of the Zombi, dans Journal of American Folklore # 104, 1991, pages 466 à 494
BASTIDE Roger, Les Amériques noires, L’Harmattan, 1967
BASTIDE Roger, Les cultes afro-américains, dans PUECH H.C. (dir.), Histoire des Religions # 3, Gallimard, 1976, pages 1027 à 1050
CABRERA Lydia, La Forêt et les dieux : religions afro-cubaines et médecine sacrée à Cuba, Jean-Michel Place, 2003
CHALMERS David J., Self-Ascription Without Qualia: A Case-Study, dans Behavioral and Brain Sciences # 16, 1993
DAVIS Wade, The Serpent and the Rainbow, Simon & Schuster, New York, 1985
DEREN Maya, Divine Horsemen: The Living Gods of Haïti, Thames & Hudson, 1953
HURBON Laënnec, Dieu dans le vaudou haïtien, Moisonneuve et Larose, 2002
LE BRIS Michel, Vaudou, Hoëbeke, 2003
MACALISTER Elisabeth A., Rara: Vodou, Power, and Performance in Haiti and Its Diaspora, University of California Press, 2002
METRAUX Alfred, Le Vaudou haïtien, Points Gallimard, 1958
MEUDEC Marie, Maladie vodou et gestion des conflits en Haïti. Le cas de Kout Poud, L’Harmattan, 2007
ROMAIN C.P., La religion et le développement paysan en Haïti, dans Bulletin de l'Académie des Sciences Humaines et Sociales d'Haïti # 11, 1981

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