mardi 2 décembre 2008

[MYTHOS] - Les Mystérieuses Cités d’Or, part I : Origines

[MYTHOS] - Les Mystérieuses Cités d’Or, part I : Origines

Quand les Conquistadores débarquent au Nouveau Monde à partir de la fin du XVe siècle, ils ont en tête l’idée qu’il existe des richesses prodigieuses en ces terres. Une idée qui résulte d’un mélange de récits et de légendes, et qui finit par donner naissance au mythe des Cités d’Or. Voici quelques pistes destinées à appréhender la manière dont ces villes mythiques sont devenues la réalité des explorateurs européens.

I- Antilia, l’Île des Sept Cités

En 713, alors que les Maures commandés par Musa envahissent l’Espagne et prennent la ville de Mérida, la légende raconte que sept évêques auraient quitté la ville afin de préserver des reliques sacrées de l’emprise des Musulmans. Les années passent, et une rumeur circule… En effet, les sept évêques auraient embarqué à bord de navires avec leurs fidèles et finalement gagné un lieu inconnu pour fonder sept cités. Toujours selon les rumeurs, ces villes auraient connu un essor sans précédent grâce à la découverte d’or et de pierres précieuses.

Cette légende est rattachée à l’île fantôme d’Antilia, aussi appelée Antillia, Ilha das Sete Cidades (Île des Sept Cités), Septe Citades (les Sept Cités), Sanbrandan (Saint-Brendan), qui serait le refuge des sept évêques, et qui serait naturellement située au large des côtes espagnoles. Armando CORTESÃO, le spécialiste portugais en cartographie, fait toutefois remarquer que le nom Antilia est composé de deux mots portugais : anti-ante, « avant », et illa, la forme archaïque pour ilha, « l’île. Elle serait donc considérée comme l’ « île avant », celle située avant Cipango, en référence au voyage de Marco Polo dont le récit connaît alors un vif succès.

Jean Antoine LETRONNE a précisé à propos de l’ouvrage d’Alexandre von Humboldt Examen critique de l'histoire de la géographie du Nouveau continent et des progrès de l'astronomie nautique aux XVe et XVIe siècles, a expliqué dans un article du Journal des savants que le terme Antillia apparaît sur des cartes marines et mappemonde à partir du XIVe siècle, et qu’il est présent à de nombreuses reprises dans des documents du XVe : le terme apparaît ainsi sur la carte marine de Pizzigano (1424), sur la carte du Vinland (entre 1423 et 1445, selon une étude des chercheurs de l’université d’Arizona et de la Smithsonian Institution en 1995), sur l’atlas d’Andrea Bianco (1436), sur la carte de Paolo dan PozzoToscanelli (1468), ou encore sur le globe de Martin Behaim (1491-1493).

Les siècles passent donc, et le contexte a redonné un nouvel essor à cette légende. Ainsi, en 1475, le roi du Portugal Alphonse V organise une expédition visant à retrouver ces sept cités. Il confie cette mission sous la conduite du capitaine Fernão Teles. En 1486, son successeur, Jean II, exige un nouveau voyage d’exploration sous la direction du capitaine Ferdinand van Olm, le Flamand installé aux Açores et connu sous le nom Fernão Dulmo.

On constate donc que l’existence des Sept Cités est fortement encrée dans les mentalités des hommes de l’époque. Il est d’ailleurs clair qu’il s’agit là d’un mythe fondateur pour les mystérieuses cités d’or que les explorateurs rechercheront tant lors des Grandes Découvertes. Cependant, on peut y adjoindre un autre document, qui est quant à lui relatif au voyage de Marco Polo en Asie au cours du XIIIe siècle.

II- Il Milione, ou les richesses de l’Extrême-Orient

Le Devisement du Monde, appelé aussi Il Milione ou Le Livre des Merveilles, est un ouvrage qui retrace le voyage du marchand vénitien Marco Polo (1254-1324). C’est à l’âge de 17 ans, et alors accompagné de son père et de son oncle, qu’il part vers l’Extrême-Orient. En 1275, il ne tarde pas à atteindre la cour mongole du Grand Khan Koubilaï (1215-1294). Il y devint un homme d’influence, haut fonctionnaire de la dynastie Yuan qui avait la mainmise sur la Chine. Vingt ans passent, et il rendre à Venise, avant d’être capturé par les Génois en 1298. C’est en prison qu’il rencontre le lettré Rusticello, qui entreprend alors de rédiger, d’après les souvenirs de Marco Polo, son fameux livre des merveilles. Cet ouvrage permet de mieux comprendre ce qui motiva les grandes découvertes. Ainsi, considérons ce passage qui concerne une cité située au sud-ouest de Shanghai, et qui porte le nom d’Hanghéou.

« Splendeurs de la cité de Quinsay. Il y a encore en cette cité le palais du roi... C'est le plus grand palais qui soit au monde, comme je vais en deviser. Sachez qu'il est si grand qu'il a dix milles de tour; et est tout entouré de hauts murs crénelés ; et dans ces murs il y a les plus beaux et les plus délicieux jardins qui soient au monde, pleins des meilleurs fruits du monde, avec maintes fontaines et maints lacs pleins de poissons. Au milieu est le palais qui est très grand et très beau. II y a vingt salles belles et grandes ; et il y en a une plus grande que les autres, où une multitude de gens pourraient manger: elle est dorée ; le plafond et les murs n'ont pas d'autre peinture que de l'or. Et je ne pourrais vous conter toutes les nouvelles de ce palais ; sachez toutefois qu'il y a vingt tables toutes pareilles et de la même grandeur, si grandes que dix mille hommes y pourraient manger ; sachez encore qu'il a bien mille chambres très belles et très grandes, toutes peintes d'or et de diverses couleurs. »

Voici encore ce qu’il confie à propos de Cipango, l’actuel Japon, dont il a seulement entendu parler, mais au sujet duquel il n’est pas avare de mots.

« Merveilles de l'île de Cipango. Cipango est une île qui est dans la haute mer, au levant, éloignée de la terre ferme de mille cinq cents milles. C'est une île très grandissime. Les habitants sont blancs et de belle manière. Ils sont idolâtres et se gouvernent eux-mêmes. Et vous disent qu'ils ont tant d'or que c'est sans fin, car ils le trouvent dans leurs îles. Peu de marchands s'y rendent, parce que c'est trop loin de la terre ferme, et c'est pour cette raison que l'or y abonde outre mesure.
Et vous conterai une grande merveille du palais du Seigneur de cette île. Sachez qu'il y a un grand palais qui est tout couvert d'or fin, comme nos églises sont couvertes de plomb, ce qui vaut tant qu'à peine le pourrait-on compter. Et encore, tous les pavements du palais et des chambres sont tout d'or, en dalles épaisses de bien deux doigts ; et les fenêtres sont aussi d'or fin ; de sorte que ce palais est de si démesurée richesse que nul ne le pourrait croire. On y trouve aussi beaucoup de pierres précieuses et beaucoup de poules rouges qui sont bonnes à manger. »


On le voit, ce Devisement du Monde témoigne avec admiration des Mirabilia qui semblent exister en Extrême-Orient. Aussi, quand les premiers explorateurs partent en quête du Nouveau-Monde, ils ont ces descriptions à l’esprit. Christophe Colomb le premier, puisqu’il emporte avec lui, à bord de la Santa Maria, un exemplaire de ce livre. Convaincu que la Terre est ronde, il choisit de partir vers l’Occident, espérant atteindre l’Orient et tomber sur les terres décrites par Marco Polo deux siècles plus tôt.

III- L’Expédition de Nuño de Guzman

La fin du XVe siècle et le début du XVIe suffisent à convaincre les Conquistadores qu’il y a beaucoup à découvrir sur ces terres. En témoignent d’ailleurs les découvertes de Fernando Cortès et Francisco Pizarro. Ici, il y a de l’or et des pierres précieuses. Et c’est ici, où tout est propice, que finit de se forger le mythe.

Pedro Castañeda de Nájera, qui participa à une expédition pour retrouver les Sept Cités, explique comment le témoignage d’un Indien alimenta les rumeurs et finit par convaincre les Espagnols de se lancer à l’aventure.

« En l’an 1.530, Nuño de Guzman, qui était président de la Nouvelle-Espagne, possédait un Indien, natif de la Vallée des Oxitipar, que les Espagnols nommaient Tejos. Cet Indien lui dit qu’il était le fils d’un marchand mort depuis longtemps, que pendant son enfance son père parcourait l’intérieur du pays pour y vendre les belles plumes d’oiseau qui servent à faire des panaches, et qu’il rapportait en échange de grandes quantités d’or et d’argent, métiers suivant lui très communs dans ce pays. Il ajouta qu’il avait accompagné son père une ou deux fois, et qu’il avait vu des villes si grandes qu’on pouvait les comparer à Mexico avec ses faubourgs. Ces villes étaient au nombre de sept ; il y avait des rues entières habitées par des orfèvres. Il ajoutait que pour y arriver, il fallait marcher pendant quarante jours à travers un pays désert, où il n’y avait qu’une espèce d’herbe courte, de cinq pouces environ, et qu’on devait s’enfoncer dans l’intérieur en se dirigeant vers le nord entre les deux mers. »

C’est ainsi que Nuño de Guzman, fort de ces renseignements, rassembla une armée de 400 Espagnols et 20.000 Indiens alliés de la Nouvelle-Espagne, et qu’ils s’aventurèrent vers le nord, vers le pays dit « des Sept Villes ». Toutefois, quand ils parvinrent en Nouvelle-Galice, ils se perdirent dans les montagnes qu’ils n’arrivèrent pas à traverser, et choisirent de faire demi-tour.

« L’Indien Tejo, qui lui servait de guide, mourut sur ces entrefaites, et depuis cette époque les sept villes n’ont été connues que de nom, car on ne les a pas encore découvertes. »

Mais ce récit n’était que le premier… Rapidement, de nouveaux voyages d’exploration seraient entrepris, dans l’espoir de découvrir le Sept Cités.

A VOIR
BENNASSAR Bartolomé, Cortés. Le conquérant de l’impossible, Paris, Payot, 2001
BERTRAND A. (éd.), Relation du voyage de Cibola entrepris en 1540 ; où l’on traite de toutes les peuplades qui habitent cette contrée de leurs mœurs et coutumes, par Pedro Castañeda de Nájera, Paris, 1838
GIRAUD Charles, Journal des Savants, Editions de l’Institut de France, Paris, 1837
GROULLEAU E. (éd.), Le Livre des Merveilles, 1556
HEERS Jacques, Marco Polo, Fayard, 1990
JOSEPHY Alvin M., “Was America Discovered Before Columbus ? », sur AmericanHeritage.com
LONGIS J. (éd.), Le Livre des Merveilles, 1556
MULLER Eugène (éd.), Deux voyages en Asie au XIIIe siècle par Guillaume de Rubruquis et Marco Polo, 1888
SÁNCHEZ Jean-Pierre, Mythes et Légendes de la Conquête de l'Amérique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1996

Prochainement : [MYTHOS] - Les Mystérieuses Cités d’Or, part II : A la recherche de Cibola

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