mardi 2 décembre 2008

[ERGO SUM] - Histoire d’un Joker, vie et blagues de la Némésis du Batman, part I : un personnage aux origines troubles


[ERGO SUM] - Histoire d’un Joker, vie et blagues de la Némésis du Batman, part I : un personnage aux origines troubles

« Il est le clown du crime. La carte maîtresse. L’arlequin de la haine. Numéro Un des ennemis de Batman, le Joker est un psychopathe diagnostiqué, rendu fou par un bain chimique qui colora sa peau d’un blanc pâle, ses cheveux d’un vert éclatant, et figea pour toujours ses lèvres en un rictus écarlate. Equipé de poignées de mains électriques et mortelles, et de boutonnières cracheuses d’acide, le Joker fait du meurtre de masse et du terrorisme une comédie chaotique. Mais ses crimes n’ont rien de drôle. Sans le moindre remords, le Joker a blessé ou même tué de nombreux alliés de Batman avec un ostensible plaisir…. Et n’hésite pas à recommencer s’il en a l’occasion. »

BEATTY Scott, Batman, The Ultimate Guide to the Dark Knight, DC Comics, 2002

Le Joker par Lee BERMEJO, une nouvelle vision du personnage après le succès de The Dark Knight

I- LES ORIGINES OUT-UNIVERSE: un processus créatif complexe

Trois papa pour un Joker


En 1941, la première apparition du Joker sur la couverture de Detective Comics # 40

Vilain emblématique du DC-verse et Némésis de Batman, le Joker originel était loin d’être destiné à un si grand avenir. En effet, il s’agissait pour Bob KANE, créateur officiel de Batman et accessoirement scénariste et dessinateur de la série, de créer un nouvel ennemi pour l’homme chauve-souris. Ainsi, il aurait eu un jour l’idée d’un criminel à l’apparence de clown qui serait après maturation devenu le Joker au printemps 1941.

Cependant, tout n’est pas si simple, car deux autres personnes, liées intimement aux origines de Batman, revendiquent la paternité du personnage : Bill FINGER et Jerry ROBINSON. En fait, Bill FINGER n’était autre que le « nègre » de KANE à l’époque : ainsi, si Bob KANE était officiellement le scénariste et dessinateur de Batman, Bill FINGER en était le scénariste réel. Il confia donc que KANE lui aurait parlé d’un clown en lui présentant une esquisse qui aurait été rejetée. Néanmoins, retenant l’idée, Bill FINGER aurait préservé le concept du clown, s’inspirant d’une peinture d’un manège et du personnage incarné par Conrad VEIDT dans le film The Man who Laughs. Jerry ROBINSON était l’assistant de Bob KANE, même s’il dessina seul plusieurs épisodes d’alors. Sa version est que tous trois cherchaient l’idée pour un ennemi majeur de Batman. Et c’est alors qu’il était à la recherche de l’inspiration qu’il aurait eu l’idée du Joker en regardant un jeu de cartes. Il proposa alors cette idée à ses camarades… Et ainsi naquit LE JOKER.

La première apparition du Joker dans Batman # 1, par Bob KANE

« Bill Finger and I created the Joker. Bill was the writer. Jerry Robinson came to me with a playing card of the Joker. That's the way I sum it up. It
[Le Joker] looks like Conrad Veidt - you know, the actor in The Man Who Laughs [le film de 1928] by Victor Hugo. ... Bill Finger had a book with a photograph of Conrad Veidt and showed it to me and said, 'Here's the Joker.' Jerry Robinson had absolutely nothing to do with it. But he'll always say he created it till he dies. He brought in a playing card, which we used for a couple of issues for him to use as his playing card. »

Bob KANE donnant sa version, dans son autobiographie KANE Bob & ANDREA Tom, Batman and Me, Eclipse Books, 1989

« The Joker was my creation, and Bill wrote the first Joker story from my concept . »

Jerry ROBINSON donnant sa version, dans une interview parue dans The Comics Journal # 271, 2005

Un clown, un homme qui rit… et un joker

Conrad VEIDT, dans L’Homme qui rit

« Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. »

Si les trois versions peuvent sembler contradictoires, il reste néanmoins possible de les relier et de former une histoire cohérente où tous ont finalement raison. En effet, il est possible que Bob KANE ait eu l’idée du clown, qu’il en parla à FINGER et ROBINSON qui gardèrent l’idée à l’esprit. Les choses furent amenées à se cristalliser quand Bill FINGER tomba sur une photo de l’acteur Conrad VEIDT dans The Man who Laughs (1928), l’adaptation cinématographique par Paul LENI de L’Homme qui rit de Victor HUGO.

Le livre met en scène Ursus, un vieil homme au grand cœur, à l’érudition savante, qui vit dans une roulotte qui évolue sur les routes de l’Angleterre sous le règne du roi Georges III, et qui rencontre un enfant qu’il va adopter. C’est ce personnage qui apporte le titre au roman, et qui s’appelle en réalité Gwynplaine. Jeune garçon abandonné, il a été défiguré par les enleveurs d’enfants comprachicos, son visage restant figé de manière grotesque, qui, eut égard à ses joues tranchées, évoque un sourire monstrueux. Dans le film de Paul LENI, Conrad VEIDT campe un Gwynplaine au visage anguleux et au sourire équivoque qui ressemble fortement à une version noir et blanc du Joker futur.

En considérant ces deux éléments, on peut imaginer que Bill FINGER eut l’idée de revenir au clown et à son maquillage, donnant au Joker son allure définitive… Il se peut également que l’idée du Joker alors apportée par ROBINSON ait donné naissance au maquillage… ou encore que le clown sur le manège vu par FINGER lui ait inspiré cette option graphique. Ce qui est sûr, c’est que Jerry ROBINSON est bel et bien intervenu dans ce processus créatif en baptisant le personnage le Joker et non le clown. Restait donc à le confronter à son ennemi : le Batman.

Condamné dès la naissance

A l’origine, le personnage du Joker se devait d’apparaître dans la revue Detective Comics # 40, où il figure d’ailleurs sur la couverture, menaçant Batman et Robin, le Duo Dynamique, avec une hache. DC Comics opta alors pour un autre choix éditorial : celui de lancer une nouvelle revue propre à Batman, et donc, afin de parfaire cet événement, de demander aux auteurs d’amener de nouveaux ennemis. Le Joker passa ainsi des pages de Detective Comics # 40 à celle de Batman # 1.

L’idée de KANE et FINGER était initialement d’introduire le Joker dans cet épisode et de le… tuer. Ainsi, à la fin de Batman # 1, il finissait empalé sur son propre poignard et terminait là son existence. Un concours de circonstance fit que l’éditeur de la revue, Whitney ELLSWORTH, décida de modifier cette fin, car il trouvait ce personnage bien trop prometteur pour disparaître aussi vite. Il demanda ainsi à ce que les dialogues soient réécrits, modifiant le sens de la scène. Si au départ, les infirmiers arrivaient pour constater la mort du Joker, ils clamaient maintenant qu’il était encore en vie et qu’il devrait s’en tirer. Le Joker avait donc survécu à sa première apparition, et il passerait les décennies suivantes à semer le chaos à Gotham… pour le plus grand déplaisir de Batman !

II- LES ORIGINES IN-UNIVERSE: prémices d’une schizophrénie latente ou invitation à la folie

Le Chaperon Rouge

La couverture de Detective Comics # 168, où on découvre les origines du Joker en tant que Red Hood

Alors qu’il avait été épargné par Whitney ELLSWORTH, le Joker rencontra Batman de façon régulière, mais il fallut patienter jusque 1951 avant que Bill FINGER ne se décide à lui donner des origines in-universe. Cette idée n’est pas totalement due au hasard et s’explique par le contexte de l’époque : la pression des milieux conservateurs sur les comic-books et leur violence ne permettait plus d’utiliser le Joker comme un simple tueur en série, et FINGER prit sur lui de l’humaniser. Le Joker était donc à l’origine un gangster connu sous le nom de Red Hood, le Chaperon Rouge, en raison du casque qu’il arborait lors de ses délits. Aussi, alors qu’il était poursuivi par Batman, le Red Hood tomba dans une cuve de produits chimiques qui modifièrent la pigmentation de sa peau et de ses cheveux et altérèrent sa raison. Le Red Hood n’était plus… Seul restait le Joker.

Le Chaperon Rouge, acte II : Rire et mourir

Dans The Killing Joke (1988), Alan MOORE et Brian BOLLAND mettent en scène une nouvelle origine du Joker: il y apparaît comme un humoriste raté, qui faisait tout pour subvenir aux besoins de sa femme enceinte. Sans le sou, il se retrouva contraint de cambrioler une usine de déchets toxiques avec d’autres criminels. Sans le savoir, ceux-ci le manipulaient. En effet, ils lui firent porter le casque du Red Hood, ainsi qu’un costume violet, caractéristiques de leur chef qu’ils font endosser à chaque coup par une personne naïve qui pouvait les aider, mais aussi les disculper. Le jour du vol, le comédien apprit néanmoins le décès de sa femme et s’en trouva anéanti. Décidé à ne plus travailler avec ses nouveaux acolytes, il s’y vit forcé. Ses deux compères se firent alors abattre par les services de sécurité de l’usine, et il tenta de fuir… C’est alors qu’apparut Batman, qui tenta de le capturer… Le Red Hood tomba alors dans une cuve d’acide dont il réussit à sortir au prix de terribles blessures. Défiguré par l’acide, il se mit à rire. Le Red Hood n’était plus… Seul restait le Joker. Enfin, peut-être… Peut-être seulement, car il avoue que ses souvenirs sont altérés, et qu’il ne sait plus quelle version de son passé est la bonne.

Le Joker par Brian BOLLAND... l'incarnation de la folie prend forme.

Jack Nappier et Bruce Wayne. Le Joker et Batman. Une histoire de vengeance.

Dans son adaptation cinématographique de Batman (1989), Tim BURTON choisit de présenter les origines du Joker. Ce-dernier était à l’origine un mafioso connu sous le nom de Jack Nappier, un redoutable gangster qui pratiquait le vol à main armée depuis ses quinze ans. C’était aussi le meurtrier des parents de Bruce Wayne, et donc, le créateur indirect de Batman.

Alors que son boss Carl Grissom apprit que Nappier entretenait une relation avec sa compagne, il choisit de lui tendre un piège en l’envoyant à l’usine de produits chimiques Axis Chemicals, où il se retrouva finalement face à Batman qui le fit chuter malgré lui dans un bain d’acide… En ressortit un Jack Nappier défiguré, qui réussit à survivre à l’issue de plusieurs opérations de chirurgie, et prit alors l’identité du Joker.

On note donc chez Tim BURTON l’idée d’introduire une réciprocité et un lien profond entre les deux ennemis : en effet, en tuant Thomas et Martha Wayne, Jack Nappier donne à Bruce la volonté de combattre le crime à Gotham City et à devenir Batman… ce même Batman, qui poussera Jack Nappier à se transformer en Joker. Une originalité qui confère à ses deux ennemis une intimité nouvelle qui les rend plus proches que jamais, et qui sera reprise dans les différentes adaptations animées de Batman.

Pushback

En 2004, alors que le story-arc Pushback revient sur HUSH, le personnage inventé par Jeph LOEB et Jim LEE, A.J. LIEBERMAN, dans Gotham Knights # 54: Pushback # 5, en profite pour replonger dans les origines du Joker, et notamment dans le mythe créé par Alan MOORE dans The Killing Joke: cependant, si dans cette aventure, l'épouse et le fils du Joker perdaient la vie dans un banal accident domestique, dans Pushback, c'est Oliver Hammet, un policier corrompu, qui les tue en provoquant de manière délibérée l'explosion d'un immeuble... un détail qui permet à l'auteur de donner un prétexte au Joker pour éliminer l'homme qui a fait basculer son existence.

The Dark Knight

Le Joker incarné par Heath LEDGER dans The Dark Knight en 2008... le mythe renaît.

Avec The Dark Knight (2008), séquelle de Batman Begins (2005), le réalisateur Christopher NOLAN a créé un nouveau Joker qui, comme celui d’Alan MOORE, ne savait plus trop comment il est devenu celui qu’il est… ou en tous cas, se jouait de ses ennemis en leur contant à chaque fois une version différente de ses origines. Ainsi, il racontait que son père, qui le maltraitait, l’avait défiguré en lui tailladant les joues de façon à lui dessiner un large sourire, sous prétexte qu’il était toujours trop sérieux…

"Why so serious ?"

Une autre de ses versions était qu’il s’était lui-même défiguré avec une lame de rasoir pour prouver à son épouse, elle-même défigurée suite à un accident, qu’il l’aimait malgré son apparence et ses cicatrices. Et nul doute qu’il avait d’autres origines en tête, puisqu’il s’apprêtait à en raconter une autre à l’homme chauve-souris quand ce dernier le captura. NOLAN réussit ainsi habilement à caractériser son personnage à rendre hommage à ces comics où les origines des personnages sont sans cesse revisités via de nouvelles retcon.

On l’a vu, à l’origine, le Joker n’était pas conçu pour durer, et encore moins pour devenir la Némésis de Batman. Ce rôle était en effet dévolu au psychiatre Hugo Strange, inspiré par Moriarty, l’ennemi du Sherlock Holmes d’Arthur CONAN DOYLE. Il faut en effet voir que Batman était considéré avant tout comme un détective, et Strange s’imposait naturellement comme son égal. Au final, il deviendra un homme tellement investi dans l’étude de Batman qu’il finira par s’identifier totalement à son sujet d’étude… mais restera condamné à n’être qu’un simple ennemi de plus parmi la galerie de cinglés qui s’opposent au Duo Dynamique. Le Joker, quant à lui, intervient sur un autre plan, celui de l’opposition. Il s’impose comme l’antithèse de Batman, prônant l’amoralité, l’irrationalité, et semant la mort, le chaos, au nom de la folie. Le Joker originel était l’un des criminels les plus sadiques du moment. A l’instar du Red Skull, Némésis du Captain America parue en mars 1941 dans la revue Captain America Comics # 1, il est un être froid, sans pitié, manipulateur, dont l’objectif est de tuer en mettant ses crimes en scène. A l’époque, nul doute qu’un serial-killer aussi sanguinaire aurait du se retrouver sur la chaise électrique… Et pourtant…

Le Joker était sauvé. Dorénavant, le Batman devrait composer avec son nouveau pire ennemi…

A VOIR
Interview de Jerry ROBINSON sur le site Newsrama.com
Interview de Jerry ROBINSON dans The Comics Journal# 271, 2005
BEATTY Scott, Batman, The Ultimate Guide to the Dark Knight, DC Comics, 2002
BURTON Tim, Batman, Warner Bros Entertainment, 1989
DANIELS Les., Batman: The Complete History, Chronicle Books, 1999
KANE Bob & ANDREA Tom, Batman and Me, Eclipse Books, 1989
NOLAN Christopher, Batman Begins, Warner Bros Entertainment, 2005
NOLAN Christopher, The Dark Knight, Warner Bros Entertainment, 2008

Prochainement : [ERGO SUM] - Histoire d’un Joker, vie et blagues de la Némésis du Batman, part II : évolution et caractérisation.

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