dimanche 16 novembre 2008

[ARS MAGNA] - YAMAMOTO Hideo, Homunculus, ou la vision de l'âme


[ARS MAGNA] - YAMAMOTO Hideo, Homunculus, ou la vision de l'âme

En 2003, Hideo YAMAMOTO débute pour la Shogakugan le manga Homunculus, dans lequel il expose l’idée que certains hommes accaparent la faculté de passer outre l’illusion des apparences pour découvrir la nature profonde de ses semblables…


Vous êtes un SDF et votre seule fortune est votre voiture. Pas un super modèle, juste une à laquelle vous tenez. Mais voilà que, du jour au lendemain, même cela vous est enlevé. Comment allez-vous remonter la pente ? En acceptant l'argent qu'on vous offre moyennant votre trépanation ? Vous pourriez en sortir diminué. Mais vous pourriez en sortir grandi. Ou vous pourriez ne pas en sortir tout court ! Découvrez ce que les gens cachent de plus noir au fond d'eux et apprenez à vivre avec ce secret.

L’histoire débute à Tôkyô par un froid matin d’hiver, quand le « gars à la voiture », comme l’appellent les sans-abris du parc, quitte son véhicule pour débuter une nouvelle journée. A la rue depuis deux semaines, cet homme de 34 ans, qui se prétend aussi bien dessinateur que garagiste, n’en garde pas moins son costume et hésite à se mêler aux autres SDF, comme s’il refusait d’accepter sa condition. Comme s’il s’agissait de marquer cela, il gare son auto entre le parc de Shinjuku et l’hôtel de première classe qu’il fréquentait jadis, et y passe toutes ses nuits. Quant à ses journées, elles sont étranglement vides… Il s’occupe de sa voiture et passe deux heures chaque jour au bord de la mer. En attendant le lendemain… C’est alors que cette monotonie est troublée quand il rencontre un jeune homme qui lui propose la somme de 700.000 yens contre la pratique d’une trépanation.

trépanation

la trépanation est le nom générique d'une opération chirurgicale qui consiste à pratiquer un trou, grâce à un trépan dans la boîte crânienne





Le « gars à la voiture » refuse, mais s’y retrouve contraint quand ce jeune homme lui joue un mauvais tour en faisant retirer sa voiture par la fourrière. C’est ainsi que Susumu Nakoshi choisit d’accepter le marcher dans l’optique de retrouver son nid douillet. Il suit alors Manabu Ito chez lui, dans une pièce aménagée, pour pratiquer cette opération. Ito est un étudiant en médecine au look rebelle. Fils d’une famille riche, il se pose des questions quant à la nature de l’homme… et notamment son 6e sens, qu’une trépanation serait susceptible d’activer.

"La trépanation, contrairement à la lobotomie ou la neurochirurgie, ne touche pas au cerveau, mais seulement au crâne. On l’applique depuis le Néolithique. Et à notre époque, à l’étranger, énormément de personnes l’ont subies. Il existe même une organisation hollandaise nommée Itag qui répand l’expérience de la trépanation."

"Les êtres humains, quand ils naissent et jusqu’à l’âge d’un an et demi, ont des petites fissures. Des trous dans le crâne ! Quand ils grandissent et deviennent adultes, ces trous se résorbent, et le crâne se referme ! <…> En forant un trou dans le crâne refermé d’un adulte, la pression à l’intérieur change, une plus grande quantité de sang arrive au cerveau et on dit qu’il peut alors retourner à une meilleure activité. <…> Votre cerveau a retrouvé l’activité qu’il avait lorsque vous étiez bébé."

Manabu Ito, étudiant en médecine, qui essaye de rassurer son patient, Susumu Nakoshi

Ce 6e sens peut exister sous différentes formes : spiritisme, clairvoyance, télépathie, radiesthésie, télékinésie, psychométrie, précognition. Pour vérifier quelles capacités Nakoshi va développer, Ito lui a préparé une série de tests… Cependant, rien ne se passe dans un premier temps… jusqu’au moment où, dans la rue, Susumu Nakoshi découvre le vrai visage de l’être humain… les HOMUNCULUS. Sa vie se retrouve alors bouleversée puisqu’il a développé un étrange pouvoir qui lui donne la capacité de percevoir de son œil gauche les individus qui l’entourent sous la forme de ce qui les tourmente le plus…

homuncule

un homoncule (du latin homonculus, qui signifie « petit homme ») est une copie d’un être humain que certains alchimistes chercheraient à créer.

Dans l’œuvre de YAMAMOTO Hideo (un mangaka réputé comme l’un des plus transgressifs du Japon, et qui s’avère être l’auteur du très controversé Koroshiya Ichi (Ichi the Killer)), il ne s’agit donc pas d’homoncule au sens strict, mais ce terme renvoie à cette facette spirituelle de l’être humain marqué par ses tourments. Il s’agit donc bel et bien d’une copie de l’individu, mais elle reste associée à un double psychique, une représentation issue de souffrances psychologiques.


L’auteur part de la pratique de la trépanation pour justifier l’apparition de ces homunculus. Il faut savoir que la trépanation est la forme la plus ancienne de la chirurgie dont il existe des preuves tangibles. En effet, l’examen de crânes humains atteste de la pratique de ces opérations dès le Mésolithique. A l’époque, il s’agit certainement encore d’un rituel apotropaïque, une initiation mystique, qui perdure d’ailleurs chez les civilisations précolombiennes. Néanmoins, les écrits d’Hippocrate de Cos, de Galien ou de Celse montrent que la trépanation n’a plus aucune valeur spirituelle, mais uniquement médicinale. Au Tibet, elle est supposée permettre l’ouverture du Troisième Œil. C’est en partant de ces mythes qu’Hideo YAMAMOTO forge le concept d’Homunculus, une œuvre profondément atypique qui joue autant sur l’occulte que la psychologie. En effet, via ce pouvoir étrange, son personnage de Susumu Nakoshi s’immisce dans l’intimité de chacun, découvrant le passé et les traumatismes subis.

Ainsi va-t-il commencer à se mêler aux affaires d’un yakuza qu’il a « vu » sous les traits d’un enfant enfermé au sein d’un robot, enfant qui s’apprête à se couper le petit doigt à l’aide d’une faucille. Nakoshi se donnera ainsi pour mission de comprendre l’origine de cet homoncule pour aider ce caïd. Finalement, après avoir réussi à le « dérobotiser », il comprend qu’il doit poursuivre sur cette voie, bien que tout ait réveillé certains de ses vieux souvenirs d’enfance. Discutant avec Ito de sa rencontre troublante, Nakoshi reçoit des réponses à ses questions : pour l’étudiant, ces monstres sont des homunculus, des distorsions matérialisant les troubles de leur psychisme. Ensemble, ils décident alors de trouver un patient dont l’homoncule serait particulier. Ils se focalisent alors sur une lycéenne désorientée, qui n’hésite pas à exhiber son corps pour de l’argent et à voler des produits cosmétiques dans les grands magasins… et dont l’homunculus s’avère être une polymorphe constituée de sable. Manabu Ito, qui apparaît comme un homme entièrement constitué d’eau, intervient alors l’invitant dans un café et en établissant le profil psychologique de la jeune femme par le biais d’une psychanalyse. Elle se retrouve alors choquée lorsqu’elle doit affronter ses angoisses…

Différentes aventures confrontent alors Susumu Nakoshi à la réalité de son pouvoir, ce qui l’amène à se remémorer son passé…

Employé d’une banque étrangère, il fréquentait assidûment cet hôtel de luxe où il invitait des jeunes femmes qu’il couvrait de cadeaux afin de recevoir leurs faveurs buccales dans l’unique espoir de se sentir vivre. Alors qu’il repense à tout cela, il choisit finalement de mettre fin à cette expérience de trépanation. L’homme demande alors à un Ito désemparé d’arrêter tout cela et de reboucher le trou. Alors que l’étudiant s’apprête à lui obéir, le patient lui révèle l’apparence sous laquelle il le voit… S’en suit un moment de tension, à l’issue duquel Nakoshi fait un choix crucial : il insiste pour que Ito lui couse la paupière de l’œil droit, afin de vivre pleinement dans le monde des homoncules.

Homunculus s’impose donc comme un seinen manga atypique, qui saura marquer le lecteur. Aussi choquante que malsaine (on retiendra notamment la scène où la lycéenne se fait saigner pour goûter son sang, tandis qu’en parallèle, Nakoshi se masturbe pour goûter son sperme), la série est sublimée tant par la narration que le style graphique de l’auteur. Ainsi, Hideo YAMAMOTO réussit à intensifier les dialogues et la pertinence des révélations aussi bien en jouant sur les cadrages qu’en étirant ses scènes au maximum… ce qui confère à l’ensemble un aspect peut-être trop décompressé. Mais surtout, c’est l’originalité des homoncules qui achève de convaincre, tant leur apparence métaphorique est parfois originale et parfaitement représentative de l’état d’esprit de son porteur. Ainsi on se complaît à chercher dans les arrière-plans les individus qui subissent le viol de leur intimité psychique par Nakoshi. En définitive, Hideo YAMAMOTO signe donc une œuvre originale, un seinen remarquable au scénario intelligent et au caractère psychologique poussé.




Et vous, quel est votre HOMUNCULUS ?


A VOIR
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 1, Tonkam, 2005
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 2, Tonkam, 2005
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 3, Tonkam, 2006
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 4, Tonkam, 2006
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 5, Tonkam, 2006
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 6, Tonkam, 2007
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 7, Tonkam, 2007
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 8, Tonkam, 2008
YAMAMOTO Hideo, Homunculus # 9, Tonkam, 2008

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